Chère page blanche,
Compagne d’un soir, d’un rêve, modeste et muette, ton uniformité me décourage autant que ta loyale ponctualité me motive. Je m’adresse à toi ce soir pour te rendre justice de cette dévotion aveugle et régulière dont tu fais admirablement preuve autant de fois que mes doigts frétillent à l’idée de te noircir. Courageuse opprimée, tu assènes en martyre chacune des idées mauvaises que je j’envoie violemment sur ta douce virginité, désormais souillée. Face à toi, il te persécute. Coupable inconscient, il agite impitoyablement cette passoire imperméable et chaotique qu’est son âme écervelée dans une jubilation malsaine. A sa main se tient le docile bourreau qui déverse aveuglement la cruauté du détenteur dans la farandole saccadée de son inspiration.
La bataille fait rage, sous les coups des pattes de mouches la page blanche, éternelle victime, agonise. La violence culmine peu à peu jusqu’au bas de la feuille. Dans un ultime sursaut, surgit de la désolation un silence qui semble planer au milieu des cadavres. On les entends voler, le murmure devient bourdonnement, le bourdonnement devient rumeur. Le bourreau s’effondre, la passoire se tarit. Couronnement d’une résistance effrénée et assidue, la page blanche en déclin se voit enfin affranchie du lourd fardeau qui égratignait inlassablement sa posture.
Pareil à toutes les victimes, tu triomphes à nouveau de cette impulsion éphémère que je m’efforce de perpétuer. Ta longévité m’épuise, mon dessein devient confus, l’inspiration s’éteint.