Je suis d'accord avec toi Davaroi, et avec ce qu'a dit Vialatte.
Je suis convaincu que la vertu à elle seule suffit au bonheur, et que je ne serai vraiment heureux que lorsque je serai sage. Aussi, le serai-je ? La société dresse toujours des barrières devant moi, et fait mine de me pervertir. Il me faudrait sacrifier de mon être, me salir en quelque sorte, et devenir cette créature amorphe, l'homme moderne, pour répondre à ses besoins.
Malheur, que je n'écoute cette industrie des robots de chairs, qui marchent et qui parlent, et dont on peut seulement dire qu'ils ont une vie biologique, alors même qu'ils se croient bien vivants et bien pensants ; ceux-là ont oublié de vivre et d'être heureux, ils ne savent ni aimer ni rire, ils sont des négations de la vie.
Que disent-ils pourtant ? Il disent qu'ils font quelque chose, et que moi-même qui croit qu'ils ne font rien, je ne fais rien à leurs yeux. Il paraît donc qu'ils vivent, et que je ne vis pas. Pourquoi alors se plaignent-ils d'être malheureux, eux qui font quelque chose, lors-même qu'ils professent que le bonheur est dans le travail ?
Voyez, ils croient que le travail participe de l'être, et que le bonheur réside dans ces tâches qu'ils accomplissent pour le bien de la vie en société. La vie en société, voilà bien la chose à laquelle il convient de s'intéresser. S'ils devaient se dépeindre quelque chose en la fantaisie, qu'ils imaginent un corps organique ; voici, la société n'est-elle qu'un corps organique. Qu'ils chérissent tant leurs organes s'ils le souhaitent, si de là ils croient trouver le bonheur.
Toutes les fois où l'on est triste, suffit-il parfois de se rappeler combien sont tristes les ombres parmi lesquelles nous marchons, pour sitôt retrouver la joie, laquelle consiste à se savoir vivant parmi des morts. Quant au bonheur, je pense qu'ils réside dans le fait d'avoir une âme sans tâches, dont on peut voir l'allégorie dans un livre pourtant taxé par ces messieurs les érudits d'imposteur de la littérature. J'ai pour ma part la conviction que ceux-là ont vécu trop de heurts et d'affronts, vaincu trop de fauves et de mauvais diables, et que, se gardant de retrouver en eux la laideur de tous ces monstres, ils devraient leur accorder leur rédemption (cf Nietzsche) ; de la sorte, peut-être auront-ils à nouveau la force de rire et de vivre, plutôt que de nier la vie à plonger leurs yeux dans des pages aussi sèches que leurs mains décharnées.