Le travail fait partie de la poiésis. Et l'art ? On remarque que l'analyse d'Aristote ne dégage pas un domaine spécifique qui serait celui de l'artiste. L'artiste n'est pas fondamentalement distingué du technicien, ou de l'artisan. Ainsi l'artiste est un homme qui fait son métier, comme le boulanger. Le problème, c'est que, aujourd'hui, quand nous parlons d'art, nous entendons plutôt les " beaux-arts ", et quand nous parlons d'un artiste, nous entendons tout autre chose qu'un homme de métier. Cf. fait que nous accordons une grande valeur à l'art, pas à l'artisanat ; la baguette du boulanger ou le lit du menuisier nous sont utiles, la tableau de Picasso ou la musique de Mozart ne le sont pas. La distinction d’Aristote ne permet pas de dire ce qui distingue l'art ou de l'artisanat. Si l'art est un production artificielle, reste donc à savoir en quoi cette oeuvre se distingue de celle qui caractérise le travail de création.
Pour y répondre, nous allons réfléchir sur les textes de Kant issus de la Critique de la faculté de juger ; dans ces textes, Kant cherche en effet quelle est la spécificité de l'art par rapport aux autres domaines de la production humaine (ou de l'activité fabricatrice de l'homme). Il va montrer que parmi les activités productrices de l'homme, l'art se distingue, comme le travail, de la nature ; mais il se distingue toutefois du travail de l'artisan. L'art n'est pas un travail mais à la limite un mélange de travail et de jeu. L'artiste, comme celui qui travaille, transforme la nature en quelque chose d'humain, il humanise la nature ; et il fabrique des artifices (artefacts) . Kant reprend ici la célèbre distinction déjà effectuée par Aristote entre les choses naturelles et les choses artificielles, dans lesquelles il faut ranger l'art. L'art fait donc partie de l'activité fabricatrice ou productrice d'objets, de la poiésis, comme le travail. Les choses fabriquées par l'artiste sont effectuées intentionnellement. Par conséquent, on ne peut pas dire que la nature est une " grande artiste ", comme on l'entend dire parfois, parce que la nature ne peut être dite agir en vue de fins.
Toutefois, l'art a sa fin en lui-même. En effet, d'abord, il n'a pas de visée utilitaire, il ne vise pas la satisfaction de nos besoins. De plus, ce n'est pas une activité imposée, contraignante, et rémunérée. Kant distingue ici deux espèces de savoir-faire : il y a le savoir-faire qui est une activité en soi désagréable, et rémunérée, c’est donc le travail et il y a le savoir-faire libéral qui est une activité en soi agréable, libre, c’est donc les beaux-arts. L'art relève donc plus du jeu que du travail. Il doit être distingué du métier, de même que l'artiste doit l'être de l'artisan. Dès lors, si l'art fait partie de l'activité productrice, il est une activité de production " libre ", mue par aucun intérêt. Le travail, lui, est une activité de production contrainte et mue par l'utilité, la survie. Toutefois, Kant précise ensuite que l'art s'accompagne de certaines contraintes et donc de travail ; en effet, il faut bien que l'artiste s'impose certaines règles pour effectuer son œuvre ; il ne peut pas faire n'importe quoi. Mais l'art n'est pas à proprement parler un travail ; c'est un mélange de jeu et de travail. C'est comme si, à travers l'art, on jouait à travailler. La liberté du jeu fait comme si elle était la contrainte du travail, et la contrainte du travail, inversement, agit comme si elle était la liberté du jeu. Ainsi, si l'art s'oppose au travail, c'est plus précisément comme la contrainte accompagnée de liberté s'oppose à la contrainte seule, ou encore, comme le jeu avec travail s'oppose au travail sans jeu.
Ainsi faut-il revenir ici à la distinction œuvre/ravail. Ce qu'elle remet en cause par cette distinction, c'est la conception du travail comme humanisation de la nature. Humaniser la nature, cela revient à dire que l'homme, en produisant et en fabriquant certaines choses, laisse des traces durables de son activité dans le monde, fabrique même un monde proprement humain à côté du monde naturel. C'est ce qu'on appelle " œuvre ", et ce serait le sens propre du terme de poiésis : on fabrique quelque chose, en vue d'un résultat qui dure, en vue de la création de choses nouvelles. Or, le travail ne peut être dit une œuvre. En effet, si nous travaillons, c'est seulement pour nous nourrir, pour subsister, pour régénérer la vie. Le travail s'épuise donc dans son activité, il ne laisse rien au delà de lui. Seul l'art laisse des traces durables, fabrique un monde proprement humain, à côté du monde naturel . L'artiste s'exprime réellement dans ce qu'il fait, etc.
Ainsi faudrait-il dire finalement que seul l'art est véritablement poiésis. De toute façon, même sans dire cela, la poiésis qu'est l'art, a des caractères bien spécifiques.
Kant dans Critique de la faculté de juger va évoquer le génie et le beauté artistique. Il cherche quelle la spécificité des œuvres d'art : parmi les objets fabriqués par l'homme, comment reconnaître une œuvre d'art, et pourquoi les nomme-t-on " œuvres d'art " ? Pourquoi leur accordons-nous une valeur supérieure à celle des autres objets ? Il va répondre en disant que ces artefacts sont la production du génie, et que ce sont de belles productions, ou de beaux artefacts. Ce que ne sont en aucun cas les objets techniques ou artisanaux. A la question de savoir ce qui différencie la production artistique, donc les œuvres artistiques, de toute autre production d'objet, et des autres espèces d'œuvres, on peut donc répondre, avec Kant, que les beaux-arts sont les arts du génie. Le génie désigne un savoir-faire artistique, qui n'obéit pas à des règles claires, qui ne respecte pas une certaine procédure de fabrication. Le génie artistique possède une capacité qui ne s'enseigne pas, elle est innée : c'est le talent naturel. Le génie ignore comment il produit son œuvre, et ne peut transmettre son génie,là est le paradoxe de l'art.
On peut aussi partir du fait, pour définir l'art, et pour le distinguer du travail, que l'artiste a pour but de faire une belle représentation, qui nous procure un certain plaisir et une certaine émotion.
Pouvez vous me dire si c'est clair et bien? Merci