Je pense que ce que tu critiques c'est, comme disait Hayek, le "faux individualisme". Aussi appelé "individualisme anarchique" ou encore "individualisme atomisé."
C'est-à-dire que tu critiques les sociétés trop conformistes (qui résultent selon toi du capitalisme, tandis que selon moi elles résultent de l'État-providence social-démocrate) où tous les gens ne pensent qu'à eux-mêmes, à leur réussite et à leur prestige, sans comprendre qu'en réalité ils ne vivent qu'en fonction des autres étant donné que tous leurs désirs, leurs efforts, leurs rêves, leurs ambitions sont motivés par la volonté d'impressionner les autres (plutôt que d'être des désirs authentiquement "individualistes.")
Dans les sociétés que tu critiques, chacun se croit dispensé du devoir moral d'être attentif envers les personnes âgées, envers les étudiants suicidaires, envers les travailleurs surmenés ou les chômeurs isolés ; le nombre de divorces augmente, l'autorité parentale s'affaiblit ; les individus perdent leur discipline, leur prudence, leur prévoyance, leur fiabilité. Tu blâmes le capitalisme pour tout ça, tandis que moi je pense qu'il s'agit du résultat d'un État qui infantilise trop les gens en leur retirant la responsabilité de veiller les uns sur les autres et d'épargner pour leur avenir, pour leur santé, pour leur vieillesse, pour l'éducation de leur enfant, ainsi de suite.
D'autre part, selon moi l'erreur que toi et beaucoup de gens font c'est de penser que ces sociétés trop conformistes, en plus d'être forcément "capitalistes", sont forcément "grises, fades et comptables." Ce qui vous amène à croire que les sociétés ensoleillées où règnent une "dolce far niente" (comme dans les régions méditerranéennes), ou une "coolitude" à la Bob Marley (comme dans les caraïbes ou certaines banlieues ou certains pays pauvres), sont forcément moins pires, sont forcément moins conformistes.
La vérité c'est que dans le premier cas (faux individualisme d'une société productiviste qui est selon moi >faussement< capitaliste libérale) tout comme dans le second cas ( "coolitude" et "dolce far niente"), il s'agit exactement du même conformisme hypocrite et égalitariste qui ne laisse pas de place à " l'innovation" et empêche l'éclosion d'un véritablement individualisme.
Par exemple: dans une banlieue française soit-disant "cool", un intello refusant d'être aussi inculte que ses camarades, une musulmane qui sort avec un juif, un homosexuel qui fait son coming out, risquent parfois de subir un fort ostracisme. ( C'est ce que tu évoquais en parlant de "la peur d'avoir honte.") Autrement dit : ces gens n'auront pas la liberté d' "innover", la liberté d'avoir leur propre personnalité, de devenir authentiquement qui ils sont vraiment, c'est-à-dire la liberté d'être s'il le faut "anti-conformiste" en vivant selon leurs propres valeurs.
Selon moi, la solution face aux sociétés trop conformistes, ce n'est pas moins de capitalisme, mais moins d'Etat. Car selon moi le conformisme hypocrite et égalitariste se maintient du fait que l'État-providence enlève aux gens le fardeau de subir le coût de leurs actions, tout en faisant subir ce coût à d'autres personnes, ce qui d'une part déclenche un cercle vicieux d'irresponsabilité où tout le monde n'aspirent plus qu'à profiter des efforts de tout le monde, mais qui d'autre part enlève aux gens la possibilité d'apprendre de leurs erreurs (tel que ce serait le cas dans un État-libéral.)