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Liste des sujets

Différences entre Voltaire et Rousseau ?

Duplessis
Duplessis
Niveau 10
02 juillet 2014 à 10:05:32

Bonjour, les deux bonhommes sont souvent mentionnés conjointement et régulièrement, on évoque une certaine tension entre eux.

Quelqu'un peut-il m'évoquer quelques-unes de leurs différences ?

A priori, j'ai l'impression que Voltaire est moins naïf (moins Candide, si je puis dire) que son collègue (état de nature, tout le monde il était gentil, etc.) ?

:merci: de vos partages.

alteriwnet
alteriwnet
Niveau 8
02 juillet 2014 à 10:44:08

Question qui m'intéresse aussi.

Je connais assez bien Rousseau, mais rien de Voltaire et ni de leur dissension mutuelle.

D'ailleurs, j'en profite pour poser une question: dans quelle mesure Volaire est-il un philosophe? À par Candide, L'I

alteriwnet
alteriwnet
Niveau 8
02 juillet 2014 à 10:45:30

Owned by tab.

L'Ingénu et d'autre nouvelle du style, en quoi a-t-il contribué aux Lumières?

Valgame
Valgame
Niveau 10
02 juillet 2014 à 12:10:24

Il me semble en effet que Voltaire a tourné Rousseau en dérision notamment à propos de sa pensée que "l homme nait bon par nature" et que c'est la société qui le transforme dans son "discours sur le fondement de l'inégalité parmi les Hommes".

Ils ont d'ailleurs eu un duel épistolaire à ce propos.

Duplessis
Duplessis
Niveau 10
02 juillet 2014 à 12:17:10

Au passage, Rousseau n'est-il pas contradictoire sur cette question ?

Si l'homme était "bon" dans l'état de nature, pourquoi aurait-il eu besoin du "contrat social" ? :question:

baraban
baraban
Niveau 10
02 juillet 2014 à 12:28:03

Voltaire déteste totalement Rousseau. Il incitera même les dirigeants de Genève à le tuer.

C'est une surtout une question de pensée politique et sociale.

Voltaire pense qu'un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne.

Alors que Rousseau s'intéresse justement à ce grand nombre, à la justice sociale.

Et puis il y a aussi la question religieuse, c'est évident. Mais comme souvent, cette question sert de paravent à des questions bien plus politiques.

Rousseau gène voltaire, et il voudrait s'en débarrasser, alors il accuse Rousseau d'être un hérétique pour que les pasteurs de Genève le suppriment. Voltaire, celui qui se définit lui-même comme le pire ennemi du christianisme accuse Rousseau d'être un hérétique parce qu'il prend un peu trop la question sociale contenue dans les évangiles au sérieux.

Voltaire persécutera Rousseau autant qu'il pourra jusqu'à la fin.

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 02 juillet 2014 à 12:34:36

Voltaire est profondément encré dans sa haine contre toutes les religions, monarchies, abus du pouvoir etc... et autres sources d'endoctrinement.

Pour Rousseau je n'ai lu qu'un de ses ouvrages donc je ne vais pas me baser sur ça pour le juger.

baraban
baraban
Niveau 10
02 juillet 2014 à 12:49:09

Voltaire a effectivement la haine contre les religions, mais pas franchement contre tous les abus de pouvoir ni les sources d'endoctrinement.
Il pense même qu'il est très bon que le petit peuple soit croyant. Il est plus facile à manipuler.

StrangerHD
StrangerHD
Niveau 10
02 juillet 2014 à 13:14:55

Duplessis Voir le profil de Duplessis
Posté le 2 juillet 2014 à 12:17:10 Avertir un administrateur
Au passage, Rousseau n'est-il pas contradictoire sur cette question ?

Si l'homme était "bon" dans l'état de nature, pourquoi aurait-il eu besoin du "contrat social" ? :question:

:d) Quand Rousseau mentionne le bon sauvage pour nier la fatalité de la nature humaine, il ne veut pas dire que l'homme est bon de manière innée, mais que le mal n'existe pas à l'état de nature, étant une valeur morale. Ainsi, un animal n'en mange pas un autre en raison d'un processus volontaire de nuisance, il... le mange. Le contrat social prend tout son sens, puisque la question du bien et du mal naît avec l'homme civilisé, c'est à dire l'homme qui s'élève par l'Histoire en dépit de ses instincts primaires. Il devient alors un être collectif et, par conséquent, soumis à la loi morale.

Il est bien évident qu'à l'état de nature, cette question n'a pas de sens. Rousseau cherche donc dans la question de la civilité un autre marqueur que la nature fondamentale de l'homme, ce à quoi il s'est intéressé en la société qui oriente les potentialités humaines par ses valeurs. En d'autres termes, il pense l'homme civilisé comme le résultat d'un processus historique. En ce sens, il me paraît inconcevable de qualifier Rousseau de naïf. Bien au contraire, pointons la pusillanimité intellectuelle de Voltaire, qui n'a trouvé comme solution que d'inciter au meurtre de son antagoniste, tout en dégueulant son mépris misérable contre toute organisation collective ( il suffit de lire ses déclarations sur le peuple, sur les noirs et sur les Juifs ). En ce sens, il ne peut qu'être diamétralement opposé à Rousseau, et explicitement une figure de la France des Lumières. Ce n'est pas un hasard si François Hollande a validé sa candidature en rendant hommage à Jules Ferry ainsi qu'à Voltaire tout en se déclarant Droit-de-l'Hommiste effréné.

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 14:12:21

StrangerHD a raison, la bonté naturelle de l'homme chez Rousseau ne saurait être comprise comme une bonté morale, le phénomène moral ne pouvant apparaître qu'à l'état social, mais doit l'être comme une conformité naturelle de l'homme à l'ordre des choses ; c'est-à-dire seulement que l'homme trouve spontanément sa place dans la nature comme tous les autres animaux.

De plus, quand Rousseau pose cet "état de nature", il n'est pas en train de produire un discours à visée historique prétendant que les hommes ont bien vécu de cette manière un jour et qu'il s'agirait de retourner à cet état. L'état de nature n'est qu'un pur concept forgé par les penseurs contractualistes pour penser les conditions qui précèdent et rendent possibles l'apparition de la société.

C'est donc une pure hypothèse de travail qui ne cherche pas à nous faire connaître la façon dont nos ancêtres vivaient il y a 20000 ans mais la façon dont nous vivons en société et sur quelles conditions de possibilités.

D'ailleurs j'ai dit que ce concept était commun à plusieurs penseurs, c'est bien le cas et Rousseau en développant son propre travail de conceptualisation de l'état de nature répond en réalité à un autre penseur du contrat social : Hobbes.

En effet Hobbes, dans son ouvrage majeur Le Léviathan, développe le concept de l'état de nature comme un état de guerre de tous contre tous, où les hommes ont tendance à s'entretuer dès qu'ils se croisent et se trouvent dans cette ambiguë situation d'égalité où aucun d'entre eux ne peut s'estimer à l'abris, pouvant toujours être tué par un autre homme, par force ou par ruse.

Pour Hobbes il n'y a rien de plus monstrueux pour l'homme que cette insécurité permanente et la plus grande crainte de ce dernier est de mourir d'une mort violente. Donc la seule solution pour l'homme face à cet état monstrueux est de créer un autre monstre, qui concentrera en lui la force et soumettra tous les hommes à sa loi les empêchant ainsi de s'entretuer : l'Etat. (D'où le Léviathan, monstre biblique qui vient lutter contre le Béhémoth. Cf Le Livre de Job, tkt rpz)

Rousseau refusant de comprendre ainsi la nécessité du contrat social et la dimension exclusivement répressive de ce dernier (il est dans une compréhension plus subtile du corps politique et du jeu qui existe entre l'Etat qui impose sa loi, le Souverain qui crée cette loi et la Puissance qui entre en relation avec d'autres corps politiques, cf Du Contrat social, avec à l'horizon l'idée que la véritable liberté politique c'est de confondre les citoyens, qui font la loi, et les sujets, qui la subissent, afin d'atteindre la situation dans laquelle chacun n'obéit qu'à la loi qu'il s'est fixé, c'est-à-dire l'autonomie - démarche piquée par Kant de façon sublime dans la CRP et la CRPra pour comprendre tout le phénomène moral - putain je m'emballe et c'était une putain de longue note illisible), propose une autre conception de l'état de nature.

En effet pour lui, les hommes sont des êtres naturellement craintifs et ont davantage tendance à se fuir à l'état de nature qu'à se confronter et s'entretuer ; cette fuite étant rendue possible parce qu'à l'état de nature il y a très peu d'hommes sur Terre et que la place y est pour eux virtuellement infinie. Une telle conception invalide bien entendu pour lui la position hobbesienne selon laquelle l'état de nature est un état permanent de guerre de tous contre tous et par suite l'idée que la création de l'Etat est un mal nécessaire pour sortir de cette délicate situation.

Voltaire dans son Ingénu n'a évidemment rien vu de tout ça (comme il n'avait rien compris à Leibniz dans son Candide) et, résumant une pensée complexe et profonde à un slogan ("l'homme est bon à l'état de nature" pour Rousseau, "nous vivons dans le meilleur des mondes possibles" pour Leibniz), le joyeux cuistre peut se permettre d'avoir l'impression de démolir de tels penseurs par deux vagues romans, certes bien écrits, mais d'une valeur philosophique à cent lieues au dessous de ce qu'ils prétendent attaquer.

Je ne suis pas certain que l'on puisse ramener la bêtise à de la lucidité et l'effort d'une pensée complexe à de la naïveté.

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 17:04:05

Euh.. possible et possibilité au singulier.

Jojo_10
Jojo_10
Niveau 2
02 juillet 2014 à 17:43:13

C'est sûr que c'était pas l'amour fou entre les deux. Mais j'ignorais que Voltaire était allé aussi loin, là François-Marie Arouet tu me déçois. Dans la dernière lettre écrité à Voltaire, Rousseau lui dit qu'il ne "l'aime point" , qu'il le "hait" mais reste modéré reconnsaissant son génie. Ce qui ne l'empêche pas de dire dans des échanges épistolaires avec d'autres personnes que c'est "une âme basse" et un "baladin"! Quant à Voltaire il a beaucoup critiqué les ouvrages de Rousseau parfois en caricaturant mais certaines annotations notamment sur Le Contrat Social laisser apparaître un tant soit peu d'admiration ("quel style", "très beau",etc...) peut-être jamais révélé. Une relation compliquée entre ces deux hommes !
Maintenant pour les idées, la principale différence est leur opinion sur la société: Rousseau la pensait néfaste, Voltaire plutôt source de progrès (pour résumé, avec des nuances bien sûr). Personellement, j'aime bien les deux hommes. Je partage l'idée de Rousseau que "l'hommes naît libre mais parout il est dans des fers" bien que je me pose toujours la question de quelle est la valeur de la liberté "suprême" . Mais je ne suis pas d'accrord avec sa critique des sciences, de l'éducation (de l'intellect) et plus généralement de la raison qui menacerait l'innocence de l'homme. Pour Voltaire, j'approuve son combat contre l'intolérance ( partagé par Rousseau), peut-être un peu trop pessimiste parfois. Je le trouve plus reprochable sur le comportement que sur les idées. C'est d'ailleurs intéressant de voir que cet homme a beaucoup évolué tout au long de sa vie passant d'un optimiste aveuglant (il pensait que le paradis terrestre est là où il est) à une plus grande clairvoyance non dénuée de pessimisme et de résignation.

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 17:49:28

"bien que je me pose toujours la question de quelle est la valeur de la liberté "suprême""

Eh, Rousseau c'est pas Learsi, il est pas dans une conception de la liberté comme licence absolue mais, tel qu'indiqué par moi plus haut, plutôt comme autonomie, c'est-à-dire capacité à ne pas obéir seulement à ses désirs et aux contraintes extérieures mais aussi aux lois que l'on se sera fixées à soi-même.

Duplessis
Duplessis
Niveau 10
02 juillet 2014 à 18:01:14

Merci infiniment les gars pour le temps passé à me répondre.

Pour ne rien vous cacher, j'aide mon beau-fils à préparer son oral de philo (prof alcoolique et hyper absentéiste...) et vos développements m'apportent beaucoup.

En plus, c'est très intéressant. JSP j'avoue avoir longtemps été fasciné par Voltaire (son Candide m'étant apparu plein de bon sens, sa position dans l'affaire Calas...), tandis que je voyais Rousseau comme un penseur naïf et assez torturé (n'en ayant lu que ses confessions). Donc merci aussi pour cette prise de conscience. :ok:

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 18:14:07

"Pour ne rien vous cacher, j'aide mon beau-fils à préparer son oral de philo"

C'est pas très grave, personne ne se sent trahi et sur un forum internet on n'écrit pas seulement à l'attention de celui qui pose une question.

StrangerHD
StrangerHD
Niveau 10
02 juillet 2014 à 18:38:11

Merci du développement JSP, la confrontation du Leviathan et du contrat social était évidente, faute à moi de ne pas y avoir pensé.

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 18:45:04

Je dois être dans un état de fatigue proche du coma car je voulais bien entendu écrire "à l'intention de celui qui..." dans mon dernier message.

StrangerHD, pas d'inquiétude, mon message ne se voulait pas une mise en évidence d'une faute supposée que tu aurais commise.

shayde09
shayde09
Niveau 34
02 juillet 2014 à 19:04:53

Pour une fois que ce forum ne donne pas lieu à des clichés faux sur les auteurs, cela fait plaisir. Oui, Hobbes est un penseur de l'égalité, de l'égalité terrible et insurmontable naturellement, et surtout pas un penseur de l'inégalité et de l'Etat comme sauveur des plus faibles.

Précisons aussi (JSP le dit sans le dire) que si pour Hobbes l'état de nature est un état de guerre, ce n'est pas que l'homme est naturellement bas et mauvais, c'est que la nature est parcimonieuse. Hobbes, contrairement à Rousseau, constate que ses richesses sont faibles et inégalement réparties, ce qui conduit nécessairement les hommes à se battre pour elles, avec le résultat que l'on connaît.

Je me suis souvent demandé d'où venait leur désaccord sur la condition de l'homme sauvage, maintenant je crois savoir : c'est que l'un vit dans un pays de merde et l'autre non. On a la philosophie de sa géographie : Hobbes ne pouvait qu'être Hobbes...

[jesuispartout]
[jesuispartout]
Niveau 22
02 juillet 2014 à 19:41:46

D'ailleurs, si jamais des lycéens se retrouvent ici avec comme sujet de dissertation à traiter une question du type "l'Etat est-il un mal nécessaire ?", la première précision de Shayde est vitale pour ne pas tomber dans une mésinterprétation de la position de Hobbes.

Je ne sais trop cependant si l'on peut à bon droit réduire toute la distinction entre Hobbes et Rousseau à la seule question de la géographie. Je n'ai pas véritablement de religion en la matière. Mais l'hypothèse a le mérite d'une certaine fécondité.

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