La réflexion philosophique est par essence fondée sur ce détachement de soi, ou pour utiliser les termes phénoménologiques, sur l'intentionnalité et sur la "réflexion" c'est à dire être capable de penser une chose et de se la renvoyer à soi même pour ensuite réfléchir dessus ( comme Sarte le fait au début de son livre "L'imaginaire" ).
Ton attitude est tout à fait normal, elle est même caractéristique de la pensée humaine, de la conscience humaine plus précisément, c'est à dire notre capacité, presque notre dualité, à pouvoir ressentir quelque chose puis le mettre à distance en réfléchissant dessus. Ainsi, il est possible de ressentir en soi un déchirement entre ce que l'on ressent et ce que l'on pense. C'est une attitude troublante. Mais à mes yeux, c'est l'attitude première du philosophe.
Je crois qu'ensuite, lorsqu'on retrace le cheminement intellectuel, il est possible de partir du ressenti, le mettre à distance en réfléchissant, puis de construire son point de vue. Il est même je crois possible de revenir au ressenti après cette étape, en admettant par exemple que ce que l'on croyait était faux. Je prends un exemple, idiot certes, mais qui m'est arrivé.
Auparavant, je n'aimais pas la culture espagnole. Je ne m'y reconnaissais pas. Mais au fond, je me sentais coupable de ne pas aimer, voire de me mépriser cela, presque gratuitement. Alors je me suis remis en question, j'ai "réfléchi" au sens humain comme phénoménologique, et j'ai reconnu un tort, je me suis senti idiot de penser cela. Et finalement, je suis revenu sur mon sentiment et maintenant j'adore la culture espagnole, ses auteurs... Par ce cheminement, j'ai réussi à changer d'opinion et même à changer ce que je ressens.
Pour finir, je trouve que cette expérience révèle aussi une certaine forme de liberté car l'acte de conscience, lorsqu'on réfléchit me paraît pur, presque désintéressé, en sachant mettre à distance ce que l'on peut être.
Elle peut aussi révéler une dualité ontologique chez un être humain entre ce qu'il ressent et ce qu'il fait. Tu dis ne pas aimer la culture arabe, mais en réussissant à mettre à distance ce sentiment et en choisissant de te comporter d'une manière qui ne montre pas cette désapprobation, tu révèle une dualité en toi, entre ce que tu ressens et ce que tu peux faire. C'est à mes yeux l'expérience même de la liberté car tu fais le choix, malgré tout, de te comporter autrement que ce que spontanément tu aurais fait.