"En 1923, au Salon d'Automne, à cette date où quelques-uns commençaient à exprimer avec une certaine lucidité les formes de l'architecture de béton armé et que les épigones, déjà, apportaient au public leurs maquettes et leurs dessins, Mallet-Stevens me disait: "Nous devrions breveter nos idées, du moins les protéger, par une marque conventionnelle."
Mais non, les évènements posaient le dilemme: l'idée est fluide, onde qui cherche des antennes. Les antennes sont partout. Le propre de l'idée est d'appartenir à tous. Il faut choisir entre deux fatalités: donner des idées ou prendre des idées. En fait, nous faisons l'un et l'autre; nous donnons bien volontiers nos idées, et, à titre de récupération, nous employons, nous exploitons pour des fins plus particulières des idées répandues en tous domaines et qui un jour, totalement ou partiellement, viennent à notre aide. L'idée est du domaine public. Donner son idée, eh bien ! C'est simple, il n'y a pas d'autre issue que celle-là !
D'ailleurs, donner son idée n'est pas que douleur ou perte. On peut trouver une satisfaction profonde, qui n'est pas forcément de la vanité, à voir son idée adoptée par autrui. En fait il n'y a pas d'autre raison à l'idée. C'est le fondement même de la solidarité."
Le Corbusier (Charles Edouard Jeanneret), Précisions sur un état présent de l'architecture de l'urbanisme, 1930
Personnellement, en février 2012, quand je m'interressais notamment aux philosophies de l'individualisme, du masque et du partage, j'avais écrit un texte dont voici le début:
"Dés qu'il s'agit de partager ce qui me rend fier j'hésite longtemps et parfois je me résigne. Ce que j'ai fait naître compose mon identité. Les idées que j'ai posé sur le papier me sont chères et les divulguer me dégrade du titre honorifique d'exclusif détenteur. Même si ce titre n'est qu'un masque et que sa prétention n'est qu'orgueil, l'important reste l'image qu'on a de soi. L'orgueil est nécessaire non seulement pour nous, mais pour ceux qui nous entourent et qu'on réussit à séduire par le masque factice. Gardons ce dernier secret pour la fin. [...]"
Je parlais de ce qui peut nous faire hésiter à partager nos idées. A présent j'ai compris autre chose. C'est qu'il y aurait au moins deux raisons qui poussent à faire de la philosophie.
Les humbles, souvent des religieux parce qu'ils croient en un père supérieur et voient dans chaque être humain une créature de Dieu, sont naturellement poussés à aimer les autres et à vouloir le meilleur pour chacun d'entre eux, ils désirent partager. Et là, rien à voir avec la notion de compassion dont parle Nietzsche avec mépris. Non, ces gens humbles le sont de la manière la plus noble qui soit, ce n'est pas d'une bonne conscience dont ils ont besoin, ou de tout autre retour de profit personnel, mais de rendre plus effectif leur rêve d'une société égalitaire ou chaque homme est devenu entier et participe au caractère admirable de l'ensemble.
Les autres se passionnent pour la création de systèmes et rejètent l'idée d'un système unique, légitime et préétabli. Ils recherchent avant tout une réalisation personnelle et ils tiennent à ce que leurs réalisations soient attachées à leur nom. Ils veulent développer leur individualité, la faire enfanter de choses inédites et ont besoin pour ça de reconnaissance. Pour un tel homme les autres n'ont pas le droit de s'approprier ses inventions sans le citer. C'est encore plus fort quand cet homme a bien intégré la relation étroite entre pensée et langage, car il ne considère plus la philosophie en dehors de la littérature, il prend un profond plaisir à composer ses textes de façon à fusionner au mieux la forme et le fond. Dés lors, cet homme qui était peut-être capable de partager l'idée n'est plus capable de partager son texte. Ce texte est-il d'ailleurs partageable et compréhensible vu l'étroite relation de la forme avec l'individu qui l'a fait naître ? Voilà pourquoi en échange il voudra au moins une reconnaissance, que son nom soit associé à sa réalisation.
Le Corbusier était un pseudonyme directement associé à l'architecte Charles Edouard Jeanneret. Même s'il donnait ses idées, il restait assuré de sa reconnaissance. Mais aurait-il dit la même chose si ça n'avait pas été le cas ? Si oui, alors il aurait fait partie de la première catégorie de philosophes. Sur ce forum nos pseudonymes sont totalement dissociés de nos personnes réelles. Donc à condition qu'on accorde de l'importance à nos interventions, soit on cherche à briller en aidant, soit on cherche à aider brillamment. Il y a ceux qui font de la philosophie pour un honneur personnel, comme des écrivains, et ceux qui font de la philosophie pour un honneur collectif.