« Profitez de l'instant présent ! »
C'est l'injonction de nos sociétés libérales-libertaires actuelles. Il est très important de vivre le moment présent à fond car si on le rate, on aura manquer notre bonheur et rater notre vie, parce qu'on ne vit qu'au présent. Comme le dit Saint-Augustin, le passé n'est plus car il est passé, le futur n'est pas encore car il est à venir, seul présent est et le présent n'est présent qu'un instant. Donc, restez super aware, faut pas le louper car vous n'aurez pas de deuxième chance de revivre le présent qui vient de passer.
D'un autre côté, si tout le temps n'est que présent, le présent s'actualise éternellement. Le temps est un éternel présent. Or l'éternité est hors du temps. Elle est intemporelle car ce qui est toujours là n'a début ni fin, ni passé ni futur ou présent. L'éternité est dénuée de toute valeur, inqualifiable, indéterminable. Or, c'est peut-être la spécificité de notre époque. La société consumériste nous ordonne de vivre l'instant présent, mais qu'y-a-t-il à vivre dans ce présent toujours là pour notre plus grand bonheur ? Qu'y-a-t-il de présent à vivre, ou dit dans les termes de notre époque, qu'y-a-t-il à consommer pour l'ensemble de personnes déracinées que nous sommes de toutes histoires ou de toutes cultures dans la mesure où on ne les comprend pas, pour qui toute valeur s'échange comme une simple marchandise ?
On veut vivre le présent comme s'il n'était qu'un instant, qu'une éternité, un présent hors du temps. Or l'être humain perçoit son vécu toujours sous le prisme de la temporalité (passé-présent-futur), c'est-à-dire qu'il est toujours conscience qui se remémore ce qui s'est passé et qui anticipe ou se projette ce qu'il y a à venir. Il y a dans le souvenir et l'anticipation un besoin profondément vivant (survivre de ses erreurs) et humain (se constituer une identité) afin de perpétuer soi et le monde (quel monde demeure-t-il si il n'y a plus rien qui est transmis ? se demande en quelque sorte Hannah Arendt). Comment vivre un présent consistant si il n'y a plus d'histoires derrière nous pour nous porter ? Comment un présent s'actualise si on ne s'élance pas vers quelque chose de nouveau, si on ne porte pas de projets qui font avancer le monde ? Comment former des projets si on ne sait pas déterminer ce qu'on veut réellement ? Et comment pourrait-on déterminer ce qu'on veut si on n'éprouve pas les tendances en jeu dans notre identité qui n'est relative qu'à un certain passé, une certaine histoire ?
(réflexion menée sous l'inspiration d'Hannah Arendt et Henri Bergson)