"La décision est souvent l'art d'être cruel à temps"
Ce sujet est avant tout un sujet de culture générale (il se prête particulièrement à l'actualité), mais il peut tout à fait être abordé sous un angle philosophique.
Bien sûr, il faut d'abord réfléchir à la notion de décision. Celle-ci s'oppose à la maturation de la réflexion que l'on met souvent en avant en philosophie ; il s'agit de savoir trancher, parfois dans l'instant, en pesant le pour et le contre. Elle fait appel à l'arbitraire, au choix en vue de venir à bout d'un problème, d'une aporie.
Ce qui est intéressant, c'est aussi l' "art d'être cruel à temps". Quel est donc ce fameux art ? Si le sujet invite à réfléchir autour de la notion philosophique de choix, il n'est pas sans rappeler la définition platonicienne de l'art politique. Platon déclarait d'ailleurs : "La politique est l'art de conduire les bipèdes sans cornes et sans plumes"
L'homme politique, en ce sens, est investi d'une responsabilité. Il doit prendre des décisions parfois au nom du peuple et contre la volonté de ce dernier, mais en réussissant à les persuader que ce qu'il fait est le mieux pour eux. Le peuple est facilement malléable, on peut lui faire croire que le plus agréable est le plus souhaitable. Le politique, en revanche, doit chercher à faire ce qui est le mieux pour le peuple (et non le plus agréable), ce qui ne plait pas toujours au peuple (d'où l'idée d'un acte vu comme une cruauté pour le peuple).
Néanmoins, le sujet tourne bien autour de l'instant. Je ne peux m'empêcher de faire référence à la situation en Grèce en ce moment ; si le plus aisé aurait été de faire comme si tout allait s'arranger, les politiques doivent pourtant faire accepter une situation difficile et prendre des décisions tout aussi difficiles (en l’occurrence, se priver pour les plus pauvres et consommer pour relancer l'économie pour les plus riches). Dès lors les dirigeants de Grèce vont être jugés sur cette capacité à prendre des décisions.
Le sujet est à relier à l'idée de démocratie que l'on peut discuter. Peut-on concevoir la direction d'un pays sans prendre des décisions ? L'homme au pouvoir doit-il diriger en son nom ou sonder l'opinion des citoyens et agir en leur sens ? Ici tu pourrais faire référence à la théorie développée à Hobbes selon laquelle l'homme doit s'abandonner à un autre homme (ou une assemblée d'hommes) qui va gouverner le peuple en son nom. Inversement en s'abandonnant de la sorte, on autorise les actions de cet homme. C'est donc un accord (je dirais même un pacte) mutuel censé apporter paix et entente entre les hommes qui seraient soumis à leurs passions et au déchirement à l'état de nature.
La décision suppose pragmatisme et rationalité. Il ne s'agit pas d'agir pour ensuite être déçu, regretter l'acte. Ainsi dès lors qu'on désigne un homme comme responsable du peuple, on lui donne une grande responsabilité. Il doit tout à la fois agir vite et bien. Il est facile de critique l'homme à la tête de l'Etat (comment ne pas faire référence à la déconsidération de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy ?), mais est-ce vraiment leurs décisions prises individuellement qui importent, ou bien leurs effets à long terme pour le peuple ? Qu'ont-ils apporté durant leur mandat, voilà selon moi la vraie question.
En résumé le sujet invite à penser la politique comme un "art de la prise de décision" à la fois juste et cruelle, supposant rationalité et bienveillance, le pouvoir en place devant en quelque sorte se "projeter" en avant parfois contre la volonté du peuple. Prendre les bonnes décisions est en ce sens un acte de sagesse, prenant en compte les tenants et les aboutissants. On ne peut reculer après avoir pris une décision, ce qui compte c'est la décision en elle-même qui est lourde de sens. Il ne s'agit pas de reculer pour mieux sauter, mais d'assumer ses actes, ses choix.
On peut tout à fait aborder le sujet sous un angle purement individuel et philosophique, en délimitant la décision comme violence envers soi-même, cruauté à son propre égard, mais vu que ce sujet a été donné au concours de l'ENA, je ne pense pas que l'on puisse échapper à la décision politique, ce qui peut fournir une corne d'abondance d'exemples (j'étudie en ce moment le pacifisme durant l'entre-deux-guerre, l'Etat ayant voulu épouser l'opinion du peuple en prônant la paix, pourtant dès la défaite de 40 on va soupçonner ces mêmes dirigeants d'avoir pris les mauvaises décisions, de ne pas avoir préparé suffisamment à l'éventualité de la guerre contre l'Allemagne).
Qu'est-ce qu'une bonne décision ? Voilà selon moi l'enjeu du sujet.