Je vois que le bonheur est un sujet qui te préoccupe pas mal ces derniers temps. J'avais lu ta précédente rédaction, mais je ne trouvais l'ouverture adéquate pour m'exprimer.
J'ai noté que tu intellectualises pas mal le bonheur. Selon toi, le bonheur serait le résultat de quelques procédés cognitifs. En fonction de notre personnalité et de notre histoire respective, il suffirait d'obtenir certaines connaissances et informations pour être heureux, faisant du bonheur une résultante du savoir. C'est oublier que le bonheur est en premier lieu un phénomène d'ordre affectif.
Sans chercher à l'idéaliser, le bonheur se définit comme l'état de satisfaction optimale. En tant que tel, il ne se réduit pas au plaisir, qui comme tu l'as écrit ci-dessus peut être d'une pauvre intensité, ni à la joie, mais les dépasse. C'est pour moi, un état d'équilibre entre le sujet et l'instant présent. Être bienheureux, c'est savoir se satisfaire du moment présent. C'est se sentir en harmonie avec le monde, ce qui nécessite d'accorder ses désirs et ses frustrations avec l'état actuel des choses. Il y a un travail intérieur à fournir, sans non plus affirmer qu'il s'agit d'un état qui résulte de notre seule volonté. On n'est pas heureux sur demande, cet équilibre n'est pas contrôlable, on ne décide pas de son bonheur. Ce travail intérieur est un moyen de tendre vers le bonheur, mais ce n'est pas une garantie d'y arriver. Il arrive que l'on se sente heureux sans raison particulière, par le simple fait d'être là, comme si on rencontrait au coin d'une rue quelque chose qui nous satisfaisait complètement.
Tu donnes pas mal d'exemples de raisons joyeuses, mais sont-ils réellement des moments de satisfactions optimales pour toi ? Ils répondent beaucoup à des conventions sociales. Spontanément, la victoire d'une équipe, la réussite à un examen ou une naissance sont des moments qui généralement nous réjouissent mais c'est aussi en partie parce qu'ils sont socialement connotés de façon positive. On se laisse guider la positivité de l'évènement. Par exemple, on peut exalter de joie à la réussite d'un examen car on a fourni beaucoup d'efforts pour y arriver. Mais Je doute qu'il s'agit d'un état optimale de satisfaction dans le mesure où c'est un évènement concret qui répond à un souci pratique (obtenir un diplôme pour être qualifié sur le marché du travail), c'est-à-dire qu'on a dû revoir à la baisse la puissance de nos affects pour se soumettre aux contraintes de la réalité.
Au contraire, le bonheur dont je parle, qui quand on le vit nous fait sentir en paix, consiste en quelque sorte à se détacher des contraintes de la réalité, de notre histoire personnelle, puisque la conscience du bonheur se vit avec simplicité, se suffit d'une présence, d'un être-là. Puisque le bonheur est un état affectif, il est relatif à une conscience affective, qui a pour objet un affect. En tant qu'affect, le bonheur est un phénomène à la jonction entre notre sensibilité et notre intellect, c'est-à-dire que c'est un phénomène qui se joue quelque part entre notre corps et notre conscience (c'est une des raisons qui fait que le bonheur n'est pas contrôlable). En tant que sentiment de plénitude et d'unité avec le monde, le bonheur n'est pas de l'ordre de la pensée et du rationnel, bien qu'on peut le saisir et le raisonner en tant que donnée consciente.