Généralement, on perd du temps quand l'activité qu'on exécute ralentit l'objectif qu'on s'est fixé à atteindre, quand cette activité nous éloigne de notre but. Si on peut perdre du temps, on peut aussi en gagner. Gagner du temps, c'est faire que notre activité qui nous occupe actuellement se réalise plus efficacement afin qu'on atteigne notre but plus rapidement et qu'on puisse enfin débuter une nouvelle activité. Gagner du temps, c'est accélérer sa vitesse d'action pour agir encore plus.
Dans une telle configuration, notre capital temps varie en fonction de l'action. C'est l'exécution de notre action qui fait qu'on gagne ou perd du temps. Et notre action est toujours relatif à un objectif à atteindre. Et une fois atteint, on se fixe un nouvel objectif, qui engendre une nouvelle course du temps par rapport à l'action à réaliser.
On comprend vite que derrière cet usage du temps, il y a une culture du résultat. Notre action doit produire un résultat et notre utilisation du temps doit être rentable. On est là dans le productivisme à outrance et toute notre société actuelle s'y est conformée. Elle s'est développée avec la Révolution industrielle qui pris comme référence le temps mécanique de la machine qui avance inexorablement telle la traction d'une locomotive. Il faut produire sans s'arrêter. Il s'agit, je pense, d'une conception moderne du temps social dans laquelle notre choix est réduit à un pur dualisme : soit on perd du temps, soit on en gagne. On reste dans le système, on ne peut pas en sortir tant qu'on respecte les règles du jeu.
Mais on peut aussi prendre son temps. Il s'agit alors d'un temps pour soi, qui n'est déterminé par aucun utilitarisme. Il peut durer à l'infini si on le laisse courir, tant qu'on ne l'aliène pas à une fin. Et dans cette infinité du temps, on réalise qu'il ne fait que passer d'instant en instant. L'instant qui passe est passé à jamais et en aucune sorte, on ne pourrait l'épargner en le mettant de côté et en le réutilisant plus tard. L'homme n'a pas de réelle prise sur le temps. Gagner du temps n'a de sens que pour un agenda planifié, que par rapport à une situation sociale, mais par rapport à l'instant présent, cela ne signifie rien. L'instant présent passe et quand on prend conscience qu'il passe, l'instant qu'on se figure à l'esprit est déjà passé. En tant qu'être conscient, nous loupons, nous manquons toujours l'instant présent car il appartient déjà au passé qui n'existe plus (hé oui, le passé est logiquement ce qui n'est plus présent). Or le temps n'existe qu'à l'instant présent. Le temps échappe toujours à notre conscience. Pour perdre du temps, faudrait-il déjà en avoir conscience.