Pas mal celui-la:
magic_trin Posté le 22 décembre 2004 à 10:20:48
J´aimerais que l´on traite sur un sujet qui me tient à coeur:
" quelles sont vos prérogatives philosophiques?"
Cela me permettra de répondre à la diatribe de cette chère Sofea . . .
Pour ma part, je suis plutôt nihiliste . . . CAD que je n´ai aucun principe(sauf celui de n´en avoir aucun) et celui de rejetter toutes les idées reçues, reconnaitre la décadence humaine et l´absurdité de la vie mais l´accepter et la prendre de manière optimiste.
On croit, lorsque le nihiliste écrit qu’il est un désespéré, c’est qu’il est un bien pauvre et malheureux homme. Or, le nihiliste, lorsqu’il considère le désespoir comme le propre de l’homme, ne fait qu’affirmer une idée générale. Son désespoir est d’une tout autre qualité que celui du nihiliste non philosophe. Ce dernier, même s’il ne se pose pas de questions sur sa valeur ou sa raison d’être, même s’il est un jouisseur effréné, qui s’étourdit plus qu’il ne vit, sent peser sur lui un désespoir noir, âcre, acide. Il ne veut pas en prendre conscience. C’est cette prise de conscience qui l’effraient par-dessus tout, qui pourrait le conduire au suicide.
Le désespoir du nihiliste, qui nie toute valeur d’absolu à l’existence humaine, qui refuse tout prolongement de la vie présente, est beaucoup plus subtil. C’est un désespoir analysé, consenti, résorbé. Il sait que l’irrémédiable l’attend, que le néant d’où il vient le guette. Il sourit et il attend. Entre-temps, il s’efforce de vivre comme il lui plaît de vivre. La plupart du temps, il sera plus un travailleur qu’un viveur. Le travail remplit les minutes; l’oisiveté pousse à constater les vides qui s’inscrivent entre les heures. L’oisif se drogue, boit ou se fuit d’une autre manière. Il faut surtout qu’il évite d’être présent à lui-même.
La présence à soi, c’est une sorte de paradis sur terre. C’est la joie de se posséder pendant qu’il en est temps et que l’indice de la destruction n’est encore qu’en marche.
Le nihiliste ne songe même pas à se regretter quand il ne sera plus. Il profite du moment.
Il profite de tous ses moments. Il jouit de sa vie, de sa respiration ( s’il est le moindrement sportif), comme du bonheur essentiel. Il ne regrette pas ce qui est derrière lui. Il va de l’avant. Il vieillit avec calme, comme un bon fromage. Sans drame, sans illusions, il s’efforce de durer, de voir la lumière le plus longtemps qu’il le pourra, d’ouïr les sons et de sentir les odeurs; de s’offrir les joies de palais et celles du toucher. Ce sont là les joies essentielles de l’animal qu’il est. Mais il y a aussi, pour lui, il y a surtout les joies de l’esprit. Cette conquête qui s’épanouit en lui, il l’apprécie plus que tout, alors que lui, et lui seul, la sait irrémédiablement condamnée à avoir une fin. Ce qu’il écrit, ce qu’il pense, il le sait périssable.
Au lieu de s’irriter de la bêtise, le nihiliste –quand il a bien mûri – en sourit doucement. Il ne s’insurge plus contres les déchets intelectuels, il les ignore.
Il ménage sans foi, il ignore volontairement les défauts de ceux ou de celles qu’il a décidé d’aimer. Il s’éloigne tout doucement des embarras et des malentendus de ce qu’on appelle la vie sociale. Il se réfugie dans la Thébaïde de soi-même. Ce qui ne l’empêche pas de prendre contact avec beaucoup d’êtres; mais ce sont des contacts étudiés, contrôlés.
Le nihiliste cherche en somme à établir en soi une demeure, le moins inconfortable possible. Le mot «demeure» lui-même ne lui paraît pas très juste. On n’est nulle part à demeure.
Curieuse tout de même cette accession d’une parcelle de ce qu’on nomme matière à ce qu’on appelle esprit, étonnante fixation d’un morceau de chair dans les limites d’une conscience. On sent que ça dure. On croit volontiers que ça n’en finira plus de durer. Puis, un jour, crac! Le ressort est cassé.
Un bon désespoir philosophique n’a donc rien de tragique. C’est un modeste acte d’acceptation d’une condition modeste.
Évidemment, cela n’est pas facile à admettre par tout le monde après deux mille ans de prétentions à l’immortalité.
Ce que le cher Épicure s’amuserait s’il n’était point mort; mais il a dû tellement sourire de son vivant.
Paix aux cendres sans prétention!...