Je me suis récemment rendu compte que je commençais à jongler avec des concepts complexes qui nécessitaient un vocabulaire et des définitions précises. Il me semble donc indispensable de commencer à donner une description rigoureuse de l'homme et de ses affections. Même si aujourd'hui je ne vous en présente que les prémisses, inutile de vous dire que j'attends des critiques.
I. La sensation et l'imagination
A l'origine de toutes nos pensées se trouve la sensation. La cause de la sensation est le corps extérieur ou objet qui stimule les sens pour être perçu et interprété par le cerveau. Cette sensation consiste pour l'oeil en une lumière, pour l'oreille en un son, pour les narines en une odeur, pour la langue en une saveur et pour le reste du corps en température ou pression. Ces qualités que nous percevons ne sont pas contenues dans l'objet même, l'objet est une chose et l'image en est une autre. Cette sensation à partir de laquelle nous définissons les objets n'est rien d'autre que ce que nous pouvons percevoir de ces objets.
Après que l'objet ait été ôté de notre vue ou l'oeil fermé, nous gardons encore une image de la chose, moins distincte. C'est ce que l'on appelle imagination : une sensation en voie de dégradation ou souvenir. Le souvenir de nombreuses choses, c'est ce que l'on nomme expérience. Il y a deux types d'imaginations : l'imagination simple qui est le strict souvenir du passé et l'imagination composée qui est l'invention à partir d'éléments déjà observée, c'est-à-dire une simple fiction mentale. Ce sont les imaginations conçues durant le sommeil qu'on appelle rêves. Dans le cas où on ne s'aperçoit pas que l'on a dormi, il devient difficile de distinguer rêve et pensées du temps de veille, on s'imagine alors avoir vu une apparition. C'est cette incapacité à pouvoir distinguer rêve et sensation qui donne naissance à la superstition et qui fit aux peuples païens rendre un culte aux divinités de la nature, aux elfes, et à d'autres êtres de ce genre.
L'image suscitée en l'homme par des mots ou d'autres signes est ce que l'on appelle compréhension.
Cet enchaînement des imaginations est la succession de pensées qu'on appelle discours mental. Les mouvements qui se sont succédés l'un à l'autre durant la sensation restent associés dans l'imagination en sorte que si le premier mouvement se reproduit, le second le suit. Le discours mental est de deux espèces. La première est non guidée, sans but, les pensées vagabondent et, même si elles paraissent incongrues, elles suivent un fil conducteur qu'on peut reconstituer. La seconde est réglée par quelque désir et quelque dessein. Du désir surgit la pensée de quelque moyen que nous avons vu produire un résultat semblable à celui que nous visons ; de la pensée de ce moyen surgit celle des moyens de l'atteindre, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous parvenions à quelque commencement qui soit en notre pouvoir.
L'enchaînement des pensées réglées est de deux sortes. La première consiste à partir d'un effet pour chercher les causes et les moyens qui le produisent. La seconde consiste, lorsqu'on imagine une chose quelconque, à chercher tous les effets possibles qu'elle peut produire. L'accumulation d'expérience permet de connaître le résultat d'une action à partir d'une action semblable du passé. Elle est appelée sagesse. Un signe est l'événement antécédent à l'événement consécutif ou, inversement, le consécutif de l'antécédent. Le sage peut conjecturer l'avenir d'après ces signes. La prudence est une présomption de l'avenir obtenue de l'expérience du passé, il existe de la même façon une présomption des choses passées.
Il n'y a aucune autre activité mentale de l'homme qui lui soit inhérente, les autres facultés sont acquises et développées par le travail, et procédent de l'invention des mots et de la parole.
Tout ce que nous imaginons est fini, nous ne pouvons rien concevoir d'infini. Quand nous disons une chose infinie nous voulons seulement dire que nous sommes incapables de la concevoir. Nous ne pouvons avoir de pensées représentant une chose qui ne serait pas sujette à la sensation.
II. La parole
La parole consiste en des dénominations ou appellations et dans leur mise en relation. Les hommes peuvent ainsi enregistrer leurs pensées, se les rappeller et les déclarer les uns aux autres, c'est-à-dire communiquer entre eux. L'usage de la parole est de transformer un discours mental en un discours verbal, un enchaînement de pensées en un enchaînement de mots. Cet usage a deux avantages. D'abord enregistrer les consécutions de nos pensées pour se les rappeller par des mots. Le premier usage des dénominations est donc de servir de marque en vue de la réminiscence. Le deuxième usage consiste en ce que les hommes se signifient les uns aux autres par la mise en relation de ces mots. Les mots sont alors appelés des signes et permettent de traduire des pensées et des passions. On peut ainsi enregistrer notre connaissance des causes et des effets, c'est-à-dire notre sagesse, et de même enseigner cette sagesse à autrui. Cet usage nous permet aussi de faire connaître nos volontés et nos projets de façon à s'entraider et, en dernier lieu, de jouer avec les mots pour le plaisir et l'agrément.
Parmi les dénominations, certaines sont propres et particulières à une seule chose, et certaines sont communes à un grand nombre de choses. On impose une dénomination universelle à des choses multiples parce qu'elles se ressemblent par quelque qualité ; cette dénomination rappelle n'importe laquelle de ces choses multiples. Selon les propriétés des objets qui les rassemblent ou les différencient, on peut former des dénominations d'une plus ou moins grande étendue, les plus vastes englobant celles qui le sont le moins.
La vérité est ce qui consiste à ordonner correctement les dénominations.
Les dénominations peuvent être positives ou négatives. Il existe quatre types de dénominations positives. Premièrement, une chose peut entrer en compte en qualité de matière ou de corps, nous la concevons en tant que vivante, inanimée, solide, liquide etc. Deuxièmement, une chose peut être conçue à cause de quelque qualité, on la dit alors chaude, froide, grande, petite etc. Troisièmement, nous les prenons en considération en fonction des propriétés de notre corps, de la façon dont nous les percevons, l'objet peut être perçu d'une certaine couleur ou émettant un certain son. Quatrièmement, nous dotons de dénominations les dénomination elles-même, elles peuvent être universelles, particulières, équivoques, affirmations, interrogations, commandements etc. Les dénominations négatives sont la négation d'une dénomination positive, ainsi sont les mots rien, personne, infini etc.
Toutes les autre dénominations ne sont que des sons dénués de signification. Il y en a deux sortes. La première se rencontre lorsqu'elle est nouvelle et que son sens n'est pas expliqué par une définition. La seconde se présente lorsqu'on fabrique une dénomination avec deux autres dont les significations sont contradictoires.
La compréhension est la conception causée par la parole. Quand un homme, en entendant parler, a les pensées que la mise en relation des mots avaient comme destination, on dit alors qu'il comprend ces paroles.
Les dénominations des choses qui nous plaisent ou nous déplaisent sont d'une signification flottante car, quoique la nature de ce que nous concevons soit la même, les diverses façons dont nous la recevons en fonction de nos constitutions corporelles différentes et les diverses façons dont notre opinion est prévenue donnent à toute chose une teinture de nos différentes passions. Telles sont les dénominations des goûts, des vertus et des vices, elles ne peuvent jamais constituer le fondement d'un véritable raisonnement.
III. La raison et la science
Quand on raisonne, on ne fait rien d'autre que concevoir une somme totale à partir de l'addition des parties; ou concevoir un reste à partir de la soustraction par laquelle une somme est retranchée d'une autre. Cela revient à concevoir la consécution qui va des dénominations des parties à celle du tout, ou la consécution qui va de la dénomination du tout et d'une partie à celle de l'autre partie. La raison est donc le calcul des conséquences des dénominations générales dont nous avons convenu pour noter et signifier nos pensées.
L'usage et la fin de la raison est de partir des définitions initiales et des significations établies des dénominations et d'avancer d'une conséquence vers une autre car il ne saurait y avoir de certitude de la dernière conclusion sans certitude de toutes les affirmations et négations sur lesquelles elle a été fondée. Quand on tient un raisonnement dont la conclusion est fausse mais néanmoins concevable, on appelle cela erreur tandis que quand on aboutit à une proposition dénuée de sens, on appelle cela absurdité. On peut réduire les conséquences de ce que l'on découvre en des règles générales nommées théorèmes ou aphorismes.
La raison ne naît pas avec nous, on l'atteint grâce à l'acquisition d'une méthode correcte et ordonnée à partir des éléments, qui sont les dénominations, jusqu'aux assertions formées par la mise en relation d'une dénomination avec une autre; et de là aux syllogismes qui sont la mise en relation d'une assertion avec une autre; pour en arriver à la connaissance de toutes les consécutions des dénominations relatives à un sujet précis, ce que les hommes appellent science. Les enfants, par conséquent, ne sont doués d'aucune raison avant d'avoir atteint l'âge de la parole mais on les appelle des créatures raisonnables à cause de leur capacité à acquérir la raison dans l'avenir.
De même que beaucoup d'expérience constitue la prudence, beaucoup de science constitue la sapience. Car, encore que nous n'ayons d'habitude que le seul nom de sagesse pour les désigner toutes deux, les Latins distinguaient toujours entre prudentia et sapientia, attribuant la première à l'expérience et la seconde à la science.
Après cela, je compte m'intéresser aux passions de l'homme. 