Ici, nous allons discuter de l´hypothèse scientifique (car non un fait) qu´a soutenu Nietzsche avec une ferveur prophétique, mais aussi parce-qu´elle révèle une tendance réelle dans l´esprit moderne : l´éternel retour.
L´idée s´était présentée à plusieurs esprits lorsqu´elle frappa Nietzsche comme une inspiration poétique et dont on trouve aussi les germes chez le sociologue anglais Herbet Spencer ; oui, celui-même qu´on nommait ´darwiniste´ alors que lui-même se disait partisan de Lamarck...
Bref, la doctrine se fonde sur l´hypothèse que la quantité d´énergie dans l´univers est constante et par conséquent finie. L´espace n´est qu´une forme subjective ; considérer que le monde est dans l´espace, au sens où il serait situé dans un vide absolu, ne veut rien dire. Dans sa conception du temps, toutefois, Nietzsche se sépare de Kant et de Schopenhauer. Le temps n´est pas une forme subjective ; c´est un processus réel et infini qui ne peut être conçu que comme "périodique". Il est donc clair qu´il ne peut y avoir de dissipation de l´énergie dans un espace vide infini. Le nombre des centres de cette énergie est limité, et leur combinaison peut parfaitement être calculée. il n´est pas de commencement ni de fin à cette énergie toujours active, pas d´équilibre, pas de premier ou de dernier changement -donc contre toute spéculation métaphysique. Puisque le temps est infini, toutes les combinaisons possibles des centres d´énergies ont déjà été épuisées. Il n´arrive rien de nouveau dans le nouvel univers ; tout ce qui se produit maintenant s´est déjà produit un nombre infini de fois, et continuera à se produire un nombre infini de fois dans l´avenir. D´après la conception de Nietzsche, l´ordre des évènements dans l´univers doit être fixe et inaltérable ; puisqu´en effet un temps infini s´est écoulé, les centres d´énergies doivent avoir, à présent, établi certains modes déterminés de comportement. Le mot même de ´retour´ implique ce caractère fixe.
En bref, nous devons conclure qu´une combinaison de centre d´énergie qui s´est produite une fois doit toujours revenir ; sinon, il n´y aurait aucune garantie même pour le retour du ´surhomme´ (übermensch)
[Tout est revenu : Sirius et l´araignée, et tes pensées à ce moment, et ta dernière pensée que tout reviendra.
Ô homme! ta vie toute entiére, comme un sablier, se renouvellera toujours, et s´épuisera à nouveau. Ce cercle dont tu n´est qu´un grain luira de nouveau à jamais.]
Voilà l´éternel retour de Nietzsche. Ce n´est qu´une sorte de mécanisme plus rigide, basé non pas sur un fait vérifié, mais seulement sur une hypothèse de travail scientifique. Nietzsche ne s´attaque pas non plus sérieusement à la question du temps (contrairement à Bergson). Il le considère objectivement et l´envisage simplement comme une série infinie d´évènements revenant sans cesse. Or, si l´on considère le temps comme un mouvement circulaire perpétuel, cela rend l´immortalité absolument insupportable. Nietzsche, évidemment, lui-même s´en rend compte et décrit sa doctrine non pas comme une doctrine d´immortalité, mais plutôt comme une conception de la vie qui rendrait l´immortalité ´supportable´ ; et, qu´est-ce qui rend, suivant Nietzsche, l´immortalité supportable ? C´est l´espoir qu´un retour de la combinaison des centres d´énergies qui constitue mon existence personnelle est un facteur nécessaire pour la naissance de cette combinaison idéale qu´il dénomme ´surhomme´ (ou surhumain plutôt selon ´übermensch´). Mais le surhumain a existé déjà un nombre infini de fois. Sa naissance est inévitable ; comment cette perspective peut-elle me donner une aspiration quelconque ? Nous ne pouvons aspirer qu´à ce qui est absolument nouveau, et l´absolu nouveau est impensable dans la conception de Nietzsche...
En fait, ne serait-ce pas là un fatalisme ? Qui au lieu de stimuler la vie, tendrait à détruire les tendances à l´action de l´ego ?