La fin de la Guerre froide marque un moment décisif de notre histoire contemporaine dont les causes, implications et conséquences sont encore difficiles à appréhender. Paru en 1992, L´ordre mondial relâché est un ouvrage collectif, rédigé sous la direction de Zaki Laïdi par des spécialistes des problèmes contemporains. Rompant avec les théories selon lesquelles la fin de la guerre froide marquait la " fin de l´histoire " ou le début d´une ère nouvelle marquée par la victoire de la " démocratie de marché " et la " paix perpétuelle " , cet ouvrage a reçu, dès sa publication, un accueil enthousiaste et est vite devenu une référence pour quiconque essaie de comprendre le monde actuel.
Autour d´une réflexion sur l´évolution de la notion de puissance, les auteurs montrent bien la naissance d´un nouvel ordre mondial, mais d´un " ordre mondial relâché " , caractérisé par une tension croissante entre une dynamique de la puissance qui pousse à la mondialisation et à l´intégration et une problématique du sens qui, privée de tout soubassement téléologique, est de plus en plus friable et incertaine, conduisant notamment à des replis identitaires, aux conséquences parfois catastrophiques. Ce faisant, ils abordent nombre des grandes problématiques actuelles : la crise du sens, la fin du primat du politico-militaire sur l´économique, l´ambiguïté du triomphe de la démocratie de marché, . .. mais aussi les méthodes permettant de mieux appréhender ce nouveau monde.
Issue d´un travail de spécialistes, cette problématique est une grille de lecture et d´interprétation extrêmement convaincante du système international. Plus encore, les auteurs s´interrogent sur les sources de ce nouvel ordre mondial ( pas seulement la Guerre froide) mais aussi sur ses conséquences possibles et sa nature, transitoire ou définitive.
Cet ouvrage présente donc une réflexion particulièrement intéressante sur le nouvel ordre mondial ( I). Il est d´un intérêt majeur pour l´analyse des relations internationales ( II).
I) Une réflexion sur le nouvel ordre mondial
Dans une interview à la revue Etudes de juillet 1993, Zaki Laïdi déclarait : " Si un nouvel ordre mondial doit voir le jour, son émergence sera lente, son contenu ambivalent et sa structure bricolée. C´est pourquoi plutôt que de jouer aux cartomanciennes du système international, nous avons dans ce livre essayé de réfléchir en amont de ces problèmes ( ...) " . Cet ouvrage compte ainsi 9 chapitres. Le premier fixe le cadre, les enjeux et les principaux concepts utilisés. Les huit suivants analysent un aspect particulier de cet ordre mondial relâché en illustrant ou précisant les réflexions initiales. Ecrit " à chaud " , il cherche toutefois à déterminer les caractéristiques profondes de l´après guerre froide.
A) L´évolution de la notion de puissance dans le système international
1) La Guerre Froide ou le couplage sens / puissance
La Guerre froide est comprise comme le paroxysme et la fin d´une période ouverte avec la Révolution française de 1789. Elle est définie comme un " système bipolaire " reposant sur la dissuasion nucléaire et plus particulièrement la culture commune de cette dissuasion ; la prévalence du facteur politico-stratégique sur les contraintes économiques ( ainsi les relations Etats-Unis / Japon) et enfin la subordination des conflits du théâtre périphérique à ceux du centre.
Le système international était donc sous-tendu par une cohérence entre les facteurs idéologiques, économiques et politiques. La puissance était avant tout la puissance militaro-stratégique et les Etats Unis et l´URSS se posaient à la fois comme " producteurs de sens " et comme capables de " générer de la puissance " . Dans chaque bloc, se trouvait un leader ( " Timon " ) capable de guider les autres vers une finalité ( " Telos " ) qui ordonnait et justifiait son action.
La puissance était caractérisée par une maîtrise de l´ensemble de ses facteurs : puissance économique, puissance militaire, diplomatique et stratégique et enfin capacité à produire du sens.
2) L´après guerre froide et l´évolution de la notion de puissance
a) Le découplage sens / puissance
C´est là la rupture fondamentale du système international actuel. L´idée est que les grands ensembles du Nord ont plus de facilités à s´enrichir qu´à se penser. Quatre pays symbolisent ce découplage entre le sens et la puissance : les Etats-Unis, le Japon, l´Allemagne et enfin la Chine. Les trois derniers font l´objet d´une analyse plus spécifique ( chapitres 2-3-6).
L´exemple le plus convaincant est celui du Japon. En effet, il a réussi historiquement à construire sa puissance et à rééquilibrer sa position vis-à-vis des Etats-Unis. L´étude historique de J.M. Bouissou en montre d´ailleurs les étapes, de la stratégie de rééquilibrage diplomatique à celle de " sécurité globale " . Mais, la puissance du Japon " semble n´avoir d´autre sens qu´elle même, ni d´autre but que sa propre extension à laquelle dès lors, il n´y a plus de limite. " ( p. 69). Par cet exemple, on voit que la puissance ne s´accompagne plus d´une " production de sens " pour s´expliquer et se légitimer. Il ne s´agit plus d´indiquer une fin à l´histoire, mais seulement d´assurer son enrichissement maximal.
De même, la Chine a connu une perte de sens très importante, due à l´abandon de toute ambition universaliste. Enfin, l´Allemagne cherche moins à concevoir le système international qu´à " maximiser ses intérêts nationaux au sein d´un système qu´elle considère comme donné " .