L´identité régionale
L´Alsace, par son passé plus que par sa géographie, apparaît dans la mouvance nationale française comme une véritable région. Elle a parfois eu à souffrir d´une imagerie réductrice - les trois C qui caractériseraient l´Alsace, «cathédrale, cigogne, choucroute» - avant de s´imposer comme une région dynamique sachant tirer parti de ses caractères propres. Jusqu´à son annexion par la France au XVIIe siècle, l´Alsace demeure un important foyer de rayonnement culturel et religieux. C´est d´ailleurs en Alsace que le protestantisme s´est le plus implanté en France; un Alsacien sur cinq est protestant, luthérien ou calviniste.
http://perso.wanadoo.fr/alain.lorange/als/LCRA/hist/pqhist.htm
-"L´Alsace, . .. c´est une Allemagne française et une France allemande."
MICHELET, historien français 1833-77.
-"La France de l´Intérieur" est une expression très usitée en Alsace pour désigner ´la France non alsacienne´, car les Alsaciens sont fiers d´être français, mais on une histoire et une culture particulière.
-Pourquoi parle-t-on de langue et culture régionale ?
La culture
Ici, on pense à la culture au sens large du terme. Culture est synonyme de civilisation et recouvre tout le champ d´action de la société, la qualité de la vie, la création artistique. Cette culture apparaît dans les manifestations intellectuelles, qui concernent une élite, telles que la littérature et les arts, et populaires au travers des traditions, des coutumes, des chants, de la littérature populaire, des techniques rurales, de l´agriculture et de la gastronomie.
La pluralité culturelle française
En France, il existe différentes cultures :
- basque et occitane : langue d´oc.
- alsacienne : germanique.
- bretonne : celtique.
- corse.
La culture alsacienne
Elle n´existe pas uniquement en Alsacien, et n´est pas non plus la transposition en français de ce qui a été vécu en Alsace.
C´est le fait culturel vécu en Alsace sous toutes ses formes. C´est un prolongement des cultures françaises et allemandes, un mélange des deux. Culture et folklore sont différents, car le folklore est une des manifestations de la culture. Ce n´est pas uniquement l´art populaire, ni la pratique du dialecte, mais elle comprend aussi les courants de pensée auxquels ont participé les Alsaciens.
La culture alsacienne a une dimension internationale.
-Les lois concordataires d´Alsace
Une des caractéristiques intéressantes de l´Alsace est la survivance de lois locales concernant la religion.
En majorité catholique, l´Alsace compte toutefois une importante population protestante surtout dans le nord. Il ne faut pas oublier que Calvin fut le premier pasteur réformé de Strasbourg ( 1638-1641). Il n´est pas rare de voir, dans certains villages ou bourgades, un temple protestant se dressant face à une église catholique. Il existe même encore aujourd´hui des églises simultanées, c´est-à-dire des églises partagées par les représentants des deux cultes catholiques et protestants.
Mais ce qui distingue particulièrement l´Alsace du reste de la France aujourd´hui c´est son statut cultuel qu´on appelle aussi régime concordataire mis en place lors du consulat de Bonaparte. A la suite d´un concordat signé avec le Saint Siège, ce régime assimile prêtres, pasteurs et rabbins à des fonctionnaires. En conséquence, les communes logent les ministres du culte ou leur versent une indemnité compensatrice. Ces rémunérations compensent théoriquement la confiscation des biens d´église pendant la révolution. Ce régime est toujours en vigueur. En effet, quand, en 1905, fut votée outre-Vosges la loi instituant la séparation de l´église et de l´état, l´Alsace était allemande. Lorsque l´Alsace fut réintégrée à la France en 1918, la pression de l´opinion publique fut telle qu´elle empêcha l´abolition du statut cultuel particulier de l´Alsace.
-Le costume alsacien
Le costume alsacien traditionnel fait partie de l´iconographie locale.
Le costume masculin comprend un pantalon noir, une veste rouge aux nombreux boutons portée sur un gilet noir ou une chemise blanche et un chapeau noir.
Le costume féminin comporte une large jupe paysanne laissant dépasser le jupon, un fichu, un tablier et sur la tête, un large ruban se nouant de façon de plus en plus compliquée. Ce costume présente des variantes régionales et historiques. Autrefois les jupes étaient de couleurs diverses, mais au siècle dernier, les catholiques du Kochersberg ont choisi le rouge garance. Certaines ont orné le bas de leur jupe d´un ou plusieurs rubans de velours. La coiffe trahit également les appartenances religieuses, les protestantes choisissant des rubans noirs, les catholiques, des rubans de couleur.
De nos jours, le costume alsacien n´est plus guère porté que pour des exhibitions touristiques et certaines manifestations culturelles.
-Prise de conscience alsacienne
Après la fin de la guerre, les alsaciens réapprennent le français, donnant lieu à diverses manifestations au niveau politique et culturel.
Une loi de 1945 définit le pourcentage de français et d´alsacien dans un journal bilingue avec des pages pour jeunes en français ( sport et culture). L´alsacien est interdit à l´école.
L´Alsace, éternelle incomprise
par Eric Conan
Région au niveau de vie exemplaire, pionnière dans bien des domaines, à commencer par celui de la décentralisation, la province rhénane serait-elle si discrète que Paris l´aurait oubliée? En tout cas, le ressentiment est grand qui s´exprime aujourd´hui par la bouche des élus comme par celle des personnalités locales
L´Alsace s´est trouvé une star. Un porte-voix. Un rédempteur inattendu. Tomi Ungerer est partout. Le grand dessinateur pour enfants - et pour adultes avertis - plastronne dans les vitrines des libraires, sur les cartes postales. Un musée va le consacrer, et vient de se créer à Strasbourg une association internationale des amis de Tomi Ungerer, qui publie des bulletins dans lesquels les élus alsaciens rivalisent d´admiration pour l´artiste.
Ce n´est que justice et reconnaissance pour la générosité de «cet Alsacien découvert à l´étranger par les autres», comme l´ont présenté les Dernières Nouvelles d´Alsace. «Esprit pervers et subversif», selon son proviseur, Tomi Ungerer avait quitté Strasbourg en 1956 - «avec désespoir et 60 dollars en poche» - pour voir son talent reconnu aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne et en Grande-Bretagne. C´est en célébrité mondiale - dont beaucoup d´admirateurs ignorent la vraie nationalité - que ce natif de Strasbourg qui a grandi à Colmar est revenu dans sa région, à laquelle il a fait don de ses dessins originaux et de sa fantastique collection de jouets anciens.
Les Alsaciens se font discrets et s´adaptent, comme les Japonais»
Depuis quelques années, Tomi Ungerer ne cesse d´écrire et de dessiner sur son enfance, sur la dernière guerre et sur ce mystère exotique qu´est l´Alsace ( A la guerre comme à la guerre, Mon Alsace, De père en fils). Ces ouvrages évoquent sans détour les bizarreries, souffrances, fiertés et complexes alsaciens. Ce que les Alsaciens n´osent pas dire par «escargotisme», lui - «Je suis une limace de course qui a quitté sa coquille!» - le clame avec franchise ou le dessine avec colère et éclats de rire. «Depuis, je reçois des cartons pleins de documents de famille conservés en silence, qui témoignent de toutes les stations du Chemin de croix de l´histoire alsacienne. Mais cela va mieux: à mesure que l´on avance, la croix est de moins en moins lourde!» Son parcours cosmopolite lui a appris à rompre avec le style local, qui consiste à «vouloir faire bonne impression en toutes circonstances: ici, on a toujours peur de laver en public le linge qu´on n´a pas encore sali!» Tomi Ungerer parle de «caméléonisme»: «Malgré leur forte personnalité, les Alsaciens se font discrets et s´adaptent, comme les Japonais.» Ce qu´a confirmé Tetsuya Hayashida, PDG de THK Europe, implanté dans la région, comme beaucoup de firmes japonaises: «Les Japonais aiment l´Alsace, qui ressemble au Japon.»
Un statut juridique unique en France
«Il y a deux attitudes que nous avons en horreur, poursuit Tomi Ungerer: la violence et l´arrogance. Nous ne nous sommes jamais battus entre nous, mais nous avons trop souvent souffert de la violence et du chantage des autres pour y recourir, même verbalement!» Serait-ce la raison de la paradoxale discrétion de l´Alsace dans des débats actuels - la décentralisation, l´avenir de l´Europe, la mémoire du XXe siècle - sur lesquels elle peut pourtant apporter, plus que toute autre région de France, un avis éclairé?
Eric Sander est bien placé pour s´étonner de cette timidité. Secrétaire général de l´Institut du droit local alsacien-mosellan, c´est le meilleur connaisseur d´un statut juridique unique en France: les trois départements annexés par l´Allemagne en 1871 ont gardé, depuis leur réintégration à la France de 1918, une législation prussienne progressiste ( sécurité sociale, droit foncier, droit des tutelles, justice commerciale) ainsi que des fossiles du droit français d´avant 1871, dont le célèbre Concordat. «Cela montre que l´on peut faire cœxister des particularismes juridiques sans remettre en question la cohésion nationale», conclut Eric Sander.
L´autonomie juridique n´a en effet jamais alimenté de séparatisme politique, et cette région tellement identitaire ne compte plus d´indépendantistes ni de séparatistes. L´Union du peuple alsacien - la seule organisation qui ose parler de «peuple alsacien» avec une rhétorique très antifrançaise - ne dépasse guère 1% dans les scrutins locaux. Et les «régionalistes» qui réussissent savent qu´il faut faire assaut de modération: Alsace d´abord! - regroupement de la plupart des anciens élus FN et MNR en rupture avec le «jacobinisme» de Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret - est ainsi devenu le deuxième groupe au conseil régional avec un programme très modéré: «Faire la synthèse des idées de nation, de région et d´Europe.» Ce que disent à peu près tous les partis locaux.
Si loin de Paris
Alors Alsace d´abord! fait la différence en touchant une corde sensible: la coupable «faiblesse» des élus alsaciens face à l´indifférence parisienne: «L´Alsace paie le prix de cette culture de la prudence monopolisée par une classe politique qui cache sa médiocrité sous un centrisme consensuel, lâche Robert Spieler, leader d´Alsace d´abord!, dont il dit vouloir faire l´équivalent alsacien de la CSU bavaroise. L´élite a été décimée par les guerres, les exils et les épurations successives, et ce qu´il en reste a perdu l´envie de s´engager: ici, personne ne perce outre-Alsace, sauf Tomi Ungerer, qui est évidemment loin d´être notre modèle!»
Alsace d´abord! gratte les plaies sensibles. A commencer par la plus symbolique, la plus douloureuse: le «scandale du TGV», sur lequel tout Strasbourgeois démarre au quart de tour: «Toutes les grandes villes de France ont aujourd´hui leur TGV, alors que nous devons prendre, dans cette sinistre gare de l´Est, ces wagons Corail qui circulaient déjà sous Giscard et qui arrivent au bout de quatre heures dans cette capitale de l´Europe qui est la ville de France la plus enclavée!» Les Alsaciens n´ont qu´une promesse de TGV qui mettrait Strasbourg à 2 h 6 de Paris. Mais il faut encore attendre 2007. Et la région devra en payer une partie.
Pourquoi? «Parce que, à force de jouer aux bons élèves polis, nos élus laissent Paris humilier notre région», répond Robert Spieler. Ce qui met hors de lui Adrien Zeller, président du conseil régional, qui, exception en Alsace, est un centriste qui s´énerve: «C´est faux! On s´est battu, on l´a arraché, ce TGV qu´aucun ministère ne voulait nous donner! Nous n´étions pas prioritaires, parce que les Parisiens passent leurs vacances dans le Sud! Et, ensuite, Paris n´avait plus d´argent après le scandale du Crédit lyonnais. Et cela continue avec France Télécom! L´Alsace n´est que la victime d´un Etat qui gère mal!»
L´Alsace, ou la souffrance muette de ces enfants modèles délaissés par des parents accaparés par les garnements à problèmes. «On n´arrête pas de nous dire que nous sommes les meilleurs, pour mieux nous oublier», soupire Adrien Zeller. La place prise par la Corse dans le débat sur la décentralisation constitue une vexation: «Le modèle est ici, pas là-bas, où les élus n´utilisent même pas les pouvoirs que leur a donnés le statut Joxe! Nous, nous sommes en avance, poursuit Adrien Zeller. Mais nous, nous ne voulons pas être traités à part! L´Alsace adhère aux valeurs nationales. Il n´y a pas de ‘‘peuple alsacien´´, et, ici, on ne parle pas de “citoyenneté alsacienne”, alors que nous gérons nous-mêmes notre droit - différent de celui des autres Français - sous le contrôle de l´Assemblée nationale. Le véritable esprit de décentralisation, il est ici!»
Tous les ministères parisiens le confirment: l´Alsace est truffée de bons élus locaux, obstinés, responsables, comme ils aimeraient en trouver dans toutes les régions, et Adrien Zeller a la réputation du notable bosseur qui ne la ramène pas, mais sur lequel on peut compter. Le siège de la région Alsace est encore situé dans un immeuble modeste et sans grâce, mais c´est en Alsace que fut expérimentée, dès 1997 la gestion décentralisée des trains régionaux, dont ne cesse de parler Jean-Pierre Raffarin. C´est l´Alsace qui a inauguré en 1999 l´enseignement des langues vivantes à l´école primaire. L´Alsace qui fut la première à se voir confier par Paris la gestion des crédits européens. Et l´Alsace réussit le prodige d´être en tête pour le développement de l´énergie solaire…
La tentation allemande
Cela continue. Philippe Richert, président du conseil général du Bas-Rhin, a proposé la réunion des deux départements, en suggérant avec générosité que Colmar puisse être le siège de la nouvelle collectivité. Adrien Zeller vient de créer une commission pour en discuter. Mais ici, on ne s´emballe pas autour d´un «hochet institutionnel»: «La priorité, c´est d´organiser la décentralisation, il y a encore tant de choses à faire, précise Adrien Zeller, qui vient de publier, préfacé par Raymond Barre, un Glossaire engagé de la décentralisation ( éd. Gualino), dont la précision tranche sur la vulgate décentralisatrice de beaucoup d´élus locaux. «Il faut clarifier les niveaux de compétences», renchérit Constant Gœrg, président du conseil général du Haut-Rhin. «On n´a pas besoin d´expérimentation, mais de transferts de compétences nets et clairs, ce qui peut conduire aussi bien à réclamer des domaines à l´Etat qu´à lui en restituer», poursuit Philippe Richert.
Ces précautions peuvent aussi servir de délai de grâce avant d´aborder le débat suivant, plus délicat: même devenue collectivité unique, l´Alsace resterait une bien petite région dans l´Europe. Or deux solutions d´extension se présentent: française, avec l´idée de «Grand Est» proposée par Christian Poncelet, ou européenne, avec un «Pays rhénan», en association avec le Bade-Wurtemberg et le canton de Bâle. Ce qui veut donc dire affronter à nouveau l´éternelle obsession: le rapport à l´Allemagne. L´Allemagne si proche et si différente. Si tentante et si repoussante. Pourquoi les salaires y sont-ils si élevés, se demandent les travailleurs frontaliers? Les Alsaciens, dont la région devance toutes les autres pour le niveau de vie, sont les mieux placés pour savoir qu´ils ne font pas le poids face aux Allemands, qui rachètent en nombre les résidences secondaires de la zone frontalière. Et pourquoi les voitures qui flambent dans la banlieue de Strasbourg ne brûlent-elles pas dans celle de Kehl, l´autre rive du Rhin? Vaut-il mieux être les Français de l´Allemagne ou les Allemands de la France?
La tentation allemande existe. Depuis 1995, un «Conseil rhénan» réunit les élus des pays du Rhin supérieur, où vivent environ 5 millions d´habitants. Mais il ne s´agit que d´une simple association qui n´émet que des vœux. Et la prudence l´emporte d´autant plus que, en Allemagne, certains continuent d´invoquer un «espace alémanique» à résonance ethnique, considérant que les Alsaciens font partie des «minorités allemandes», comme le notait encore l´hebdomadaire Focus il y a quelques années. Les Alsaciens ne goûtent guère d´apprendre que le soutien à l´enseignement de l´allemand chez eux ouvre droit, en Allemagne, à déduction fiscale pour cause d´«utilité publique» … En 1996, l´université a cessé de soutenir le prix Strasbourg récompensant des travaux sur les relations franco-allemandes et décerné par la fondation allemande Alfred-Tœpfer, du nom d´un militant de la Grande Allemagne, qui finançait dans l´entre-deux-guerres l´irrédentisme en Bretagne, en Flandre et en Alsace. Les élus sont les plus prudents. «L´Alsace est peut-être une petite région, mais en Allemagne, il y a des petits Länder qui marchent bien, comme la Sarre», se rassure Philippe Richert. «Nous sommes trop attachés à la France, renchérit Constant Gœrg, les vrais Alsaciens ne voudront jamais d´une région avec le pays de Bade. Ce serait ne pas connaître l´Histoire.»
C´est Hitler qui a sali l´Alsace, mais le Kaiser, c´était très bien!»
Cette Histoire qui complique aussi le débat sur le bilinguisme. L´encouragement à l´allemand, qui semblerait logique à la frontière avec l´Allemagne, est moins avouable que la défense de l´alsacien, attitude considérée comme «francophile», mais guère plus à l´abri de la polémique: Robert Grossmann, «maire délégué» de Strasbourg, dénonce le «lobby nostalgique du Reichland» qui promouvrait l´allemand sous prétexte de protéger l´alsacien. En attendant, la pratique de l´allemand baisse au fil du déclin de l´alsacien, ce qui a poussé Adrien Zeller, contrairement à l´exemple corse, à soutenir prioritairement l´allemand à l´école, l´alsacien étant confiné au volontariat.
Le poids de l´histoire
L´Histoire contrarie d´autant plus la géographie qu´elle reste en partie clandestine. Contrairement à l´image imposée en France par la bourgeoisie francophone exilée en 1871, l´occupation prussienne n´avait pas entraîné de haine antiallemande. «C´est Hitler qui a sali l´Alsace, mais le Kaiser, c´était très bien!» ose préciser Tomi Ungerer. A force d´incompréhension, les anciens ont fini par renoncer à expliquer cette double mémoire, et cette schizophrénie semblait avoir trouvé sa thérapeutique dans la fusion européenne ( 65% de oui lors du référendum sur Maastricht).
Mais voilà qu´à nouveau la plaie est rouverte. Cédant à l´impératif citoyen du «devoir de mémoire», les plus jeunes parmi les élus locaux, sous l´impulsion de Philippe Richert, se sont mis en tête de «dire la vérité» sur le passé de l´Alsace. D´où l´idée d´un mémorial, dont la première pierre a été posée le 21 décembre dernier. Les élus plus âgés, qui ont un souvenir plus sensible de cette époque, s´en étaient bien gardés, comme Constant Gœrg, qui dit sans détour ce qu´il pense de cette entreprise: «J´aurais préféré qu´on parle le moins possible de ce passé et qu´on laisse cette génération s´éteindre avec ses malheurs.»
Car l´histoire de l´Alsace, entre 1939 et 1945, ne fut pas la version simple de la France de Vichy. Avec la Moselle, l´Alsace fut annexée au Reich, et les Alsaciens, assimilés aux Volksdeutsche - «Allemands ethniques» - furent soumis à une rééducation censée les délivrer du «fatras franchouillard»: interdiction du français, enrôlement de tous les jeunes dans les Jeunesses hitlériennes dès 10 ans, ouverture de la Wehrmacht aux prisonniers de guerre alsaciens libérés. Le volontariat donnant peu de résultats, l´incorporation devint obligatoire en août 1942: 130 000 «malgré-nous» sont ainsi enrôlés, majoritairement sur le front de l´Est, et soumis à un effroyable dilemme quand les nazis se sont mis à déplacer les familles des réfractaires et des déserteurs. 35 000 malgré-nous mourront et 23 000 connaîtront une captivité en Union soviétique, parfois longue, le dernier prisonnier ayant été libéré en 1955 du terrible camp de Tambov. Au total, les pertes furent six fois plus importantes en Alsace que dans le reste de la France.
«Nous gênons, parce que nous rappelons à la France sa défaite»
Ces malgré-nous encombrent la mémoire nationale, qui ne sait pas quoi en faire. Souvent boucs émissaires honteux dans les villages alsaciens à la Libération, ils ont fini par acquérir la compassion locale, mais la réalité de leur sort reste, outre-Vosges, ignorée ou réduite à la figure de traîtres, dont la participation de 12 d´entre eux au massacre d´Oradour-sur-Glane serait le symbole. La France leur a accordé le titre et les avantages des anciens combattants, et ceux qui ne sont pas revenus sont déclarés «morts pour la France».
Mais la mémoire ayant tendance, dans ses développements médiatiques récents, à ne plus connaître que deux cases - «bourreaux» ou «victimes» - ils demandent aujourd´hui plus: «Nous voulons une réhabilitation de notre honneur, explique Charles Stocker, vice-président de l´Association des évadés et incorporés de force ( Adeif). Jacques Chirac a dit que Vichy avait abandonné les juifs aux nazis, nous voulons qu´il prononce aussi quelques mots pour dire que la France nous a aussi abandonnés.» Revendication qui embarrasse tous les élus. «Nous gênons, parce que nous rappelons à la France sa défaite.»
Ces acteurs-victimes gênent surtout parce que, broyés dans leur jeunesse par les deux totalitarismes, ils portent en eux les horreurs du dernier siècle. Des souvenirs indicibles. L´insensibilité qu´on leur reproche sur la question d´Oradour? Certains d´entre eux avouent avoir vu des dizaines d´Oradour à l´est… D´autres restent marqués à vie par leur «rééducation» dans les camps soviétiques. Ils ont cru que le mémorial, qui sera situé à Schirmeck, sur le site d´un ancien camp, était enfin pour eux.
Or, refusant d´être un «martyrologe» consacré à la seule incorporation de force, ce projet se donne pour objectif de «régler ce qui fait débat» en réunissant des mémoires jusqu´ici séparées - déportation, expulsion, incorporation, collaboration. Et aussi une résistance qui fut réelle mais tend parfois à être éclipsée par l´envahissante question des malgré-nous. «De cette tombe doit sortir, jaillir, vers la lumière, vers l´avenir, la vérité de cette dramatique période», annonçait, avec l´emphase propre aux architectes, la lauréate du futur monument. Mais, depuis qu´ils ont découvert qu´Oradour serait évoqué à Schirmeck, les dirigeants de l´Adeif voient rouge.
«Aujourd´hui, on discute entre Européens et on ne parvient pas à discuter de ça entre Alsaciens. Mon père a été malgré-nous, c´est une génération broyée, vidée, que beaucoup se représentent comme des gens qui ont fauté ou, en France, comme des criminels, alors qu´ils furent dans un malheur différent, mais un malheur tout de même», explique Philippe Richert, qui a adroitement confié la délicate mission d´arranger tout cela à Jean-Louis English, le grand journaliste alsacien, ancien rédacteur en chef des Dernières Nouvelles d´Alsace et ancien directeur de France 3 Alsace. Lequel tient bon: «Il s´agit non pas de construire le Mur des lamentations alsaciennes, mais d´aboutir à la synthèse d´une histoire unique.»
Cela commence mal. La pose de la première pierre a été reportée, parce que les élus alsaciens étaient furieux que personne, au gouvernement, ne soit disponible. Et l´Etat a lancé un grand projet de «Centre européen du résistant déporté dans le système concentrationnaire nazi», près de l´ancien camp nazi du Struthof, où sont morts 22 000 résistants, en face du futur mémorial de Schirmeck. Loin de l´objectif de mémoire réunifiée, ces deux gros projets mémoriaux parallèles ( 10 millions d´euros de budget, ouverture en 2004 et 2005), l´un régional, l´autre national et européen, risquent d´entretenir le complexe alsacien. Le projet de Paris, vécu par certains comme une «provocation», étant de dresser au Struthof un «hommage mérité à l´homme debout, à celui qui refuse l´asservissement et qui a toujours raison face au bourreau qui veut le briser», et qui fait le «choix du refus, refus de l´oppression, du racisme, de l´occupation: c´est le combat de l´homme libre».
L´Alsace n´en a donc pas fini avec sa mémoire séparée. Si douloureuse, mais si particulière. Parce que ses grands malheurs venaient aussi d´une fierté inavouée: avoir été l´objet du désir violent de la France et de l´Allemagne, comme l´analyse Bernard Reumaux, directeur de l´excellente revue Saisons d´Alsace, qui, depuis de nombreuses années, poursuit un travail d´introspection historique sans équivalent dans les autres régions françaises. «Les rois de France ont toujours mis le paquet à la frontière, tout comme, après 1871, les Prussiens, qui ne lésinaient pas et voulaient faire de Strasbourg la plus belle ville allemande et une capitale intellectuelle. Voilà peut-être le fond du problème de l´Alsace: heureusement, elle est en paix comme jamais, mais elle n´est plus un enjeu pour personne, ni pour Paris ni pour les Allemands, qui préfèrent travailler avec les Rhônalpins, plus puissants et moins compliqués que ces Alsaciens qui les agacent en voulant toujours, d´abord, leur prouver qu´ils ne sont pas allemands!» Propos grinçants auxquels fait écho Freddy Raphaël, l´un des universitaires strasbourgeois les plus préoccupés par certaines «dérives identitaristes»: «Il y a une tentation de revenir à une ‘‘Alsace authentique´´ que l´on n´arrive pas à définir, ni par la géographie ni par l´Histoire. Et j´en ai assez des lamentations sur le malheur alsacien! Il y a aussi un bonheur d´être à la charnière des deux cultures!» Sa collègue Yvonne Bollmann le met en garde en relevant que, «par définition, une charnière ne fait pas partie des deux éléments qu´elle relie».
Mais cette vieille polémique se complique, car, aujourd´hui, l´identité alsacienne n´a plus seulement besoin de se définir par rapport à ce qui l´entoure, mais se trouve face à des dilemmes plus intérieurs: comment rester soi-même quand, dans le centre de ces vieux villages si typiques de la vallée du Rhin, les maisons à colombage sont habitées par des Turcs? L´Alsace découvre qu´elle est confrontée à un problème - les difficultés de l´intégration - plus français qu´alsacien et rendu plus complexe par le particularisme local: les musulmans réclament à leur profit l´application du Concordat, qui assure salaires et protection sociale aux prêtres, rabbins et pasteurs. Alors, d´aucuns se disent que la loi de séparation de l´Eglise et de l´Etat de 1905, qui ne s´applique pas en Alsace, serait aujourd´hui d´un grand avantage... La surprise fut grande, il y a quelques années, de voir des étudiants musulmans solidaires de certains édiles proches de l´extrême droite pour refuser, au nom de la défense de l´ «Alsace authentique», que l´on baptise l´université des sciences et des lettres du nom de Marc Bloch…
Un autre paradoxe fait grand débat aujourd´hui: l´évolution de la cuisine alsacienne. Tous ces frontaliers et touristes allemands qui viennent si souvent dans les doux paysages alsaciens réclament de manger... français. Voilà pourquoi les bons restaurants locaux se mettent de plus en plus aux lyonnaiseries, aux plats du Sud-Ouest ou aux couleurs de la Méditerranée, le grand Emile Jung, du Crocodile à Strasbourg, proposant du rouget grillé aux aubergines ou du bar au fenouil et à la tomate. Un tel renversement - l´influence allemande est francophile! - montre que l´Alsace change tout en restant aussi compliquée. «Heureusement, conclut Tomi Ungerer, car c´est, en fait, ce à quoi nous tenons le plus: être compliqués. Cela nous fait souffrir, mais cela nous protège!»
http://www.lexpress.fr/info/france/dossier/alsace/dossier.asp
L ´ établissement d´ une langue germanique sur le territoire alsacien coïncide avec l´ écroulement de l´Empire Romain au 4ème siècle, lorsque les Allamans se sont massivement installés sur la rive gauche du Rhin, jusque là faiblement peuplée par des Romains et des Celtes. Une deuxième vague d´immigration composée de Francs les rejoint un siècle plus tard, ces derniers pénétrant néanmoins plus à l´ Ouest que leurs prédécesseurs. Une frontière linguistique courant le long des Vosges apparaît rapidement entre les ´Alsaciens´ d´alors et le reste de l´hexagone, qui développe une langue latine. Le Serment de Strasbourg de 842 ( ci-contre), traité de paix entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, et rédigé dans les deux langues, est une illustration de cette situation. A cela suivent presque 1000 ans de quasi-monopole de la langue allemande en Alsace, sous la forme d´un dialecte germanique. A u 17ème siècle, au terme de la Guerre de Trente Ans ( 1648), le Traité de Westphalie accorde une grande partie de la région au Royaume de France. Louis XIV ne s´intéresse pourtant guère a la francisation de son nouveau territoire, fidèle a sa célèbre phrase: ´Ne touchons point aux affaires d´Alsace´. Un changement radical intervient avec la Révolution Française et le réveil du nationalisme au cours du 18ème siècle. Sous prétexte de réaliser l´unité de la Nation et puisque l´allemand est la langue de l´ennemi politique et idéologique, l´administration française naissante inaugure une ère d´intolérance linguistique en Alsace, aspirant à imposer le français comme seule langue. Le français pénètre alors plus rapidement dans la population alsacienne, et, lorsqu´en 1871, l´Alsace devient avec la Lorraine une province du Reich allemand ( Reichsland Elsaß-Lothringen), il est déjà un composant de son héritage culturel. Il est avant tout pratiqué dans les villes et par la haute bourgeoisie, la grande majorité de la populations restant fidèle au dialecte. L a langue officielle devient l´allemand, à l´exception notable des communes francophones des vallées Vosgiennes et de Lorraine. L´attitude allemande est plus respectueuse des particularités de la nouvelle province, peut-être à cause de sa proximité culturelle, et lui confère peu à peu une autonomie politique ( le maximum étant atteint en 1911 avec une Constitution régionale). Ceci aide les Alsaciens à s´accommoder de cette nouvelle situation. Après la Première Guerre Mondiale, pendant laquelle les privilèges acquis par 30 ans de revendications furent supprimés, l ´Alsace acceuille néanmoins avec enthousiasme le retour à la France. La lune de miel est pourtant de courte durée. La nouvelle administration pratique en effet une politique d´assimilation linguistique et culturelle extrêmes, imposant du jour au lendemain l´enseignement unique du français à une une population germanophone à plus de 90%. Le ´malaise alsacien´ prend son origine dans le centralisme jacobin exercé à cette époque, et s´est rapidement traduit par une montée en puissance d´un mouvement autonomiste alsacien, à partir de 1924, et de revendications linguistiques jamais satisfaites. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, après la défaite francaise, l´Alsace devient une province allemande. L´intermède nazi ( 1940-44), alliant une oppression politique à une oppression linguistique ( germanisation des noms de familles, interdiction de livres francais et des symbole rappelant la France, comme le port du béret basque.) fut dévastateur pour l´image de l´Allemagne et de sa langue. Depuis 1945: repression et renouveau E n conséquence, lorsqu´à la Libération une politique culturelle exclusivement française se met à nouveau en place, peu d´Alsaciens osent protester: l´Histoire culturelle et politique alsacienne n´est que partiellement enseignée, l´utilisation du dialecte à l´école est réprimée, l´enseignement facultatif de l´allemand n´est permis qu´en 1952 et limité aux élèves des lycées. L´idée que ´c´est chic de parler francais´, comme le proclament les affiches de propagande, s´ancre dans la population. Ce n´est qu´ en 1968, au temps des révoltes de Mai, qu´une prise de conscience intervient. Des associations se créent, comme le Cercle René Schickelé, pour sauver le dialecte. La production littéraire et musicale dialectophones explosent , avec des artistes comme Roger Siffer, André Weckmann, Roland Egles. En 1972, sous la pression de l´opinion publique, l´inspecteur général Holderith met en place un enseignement de l´allemand dans les deux dernières années du collège ( pour des élèves de 9-10 ans), qui tient compte de leur connaissances de l´alsacien. Finalement, à partir du début des années 80, les partis politiques intègrent progressivement des volets regionalistes dans leurs programmes pour répondre aux revendications de l´éléctorat. Il y a quelques années, sous l´impulsion de l´association ABCM Zweisprachigkeit, les premières classes maternelles bilingues ( à parité horaire allemad-francais) et privées, sont crées. Le vent a tourné, et bon nombre d´alsaciens deviennent conscients de l´urgence de sauver l´avantage linguistique alsacien. Trop tard? La situation du dialecte Bien que les questions linguistiques ( "Savez vous parler le dialecte? l´allemand? " ) furent supprimées des recensements depuis 1968, il ressort de l´analyse des recensements précédents, depuis la période du Reichsland, qu´entre 1878 et 1962 la part de la population sachant parler le dialecte ne baisse que de 3.5 points, passant de 88.2 à 84.7% de la population. Il semble que le déclin du dialecte commence à s´accélerer fortement à partir de ce moment là. Dans une vaste étude réalisée en 1989 et portant sur un échantillon de 2.216 lycéens de la région, les universitaires Marie-Noële Denis et Calvin Veltman décrivent la situation actuelle et les perspectives d´avenir du dialecte alsacien. Si 63% des de leurs parents semblent connaître le dialecte, seuls 34.4% des lycéens le parlent facilement et 52.8% le comprennent. Les adolescents pratiquent l´alsacien majoritairement avec leurs parents, grands-parents et cercle familial, ils sont moins de 10% à le parler avec leurs amis. Ces valeurs changent naturellement avec le type de famille ( alsacienne, française ou mixte) et l´emplacement géographique. Ainsi le dialecte survit vaillament dans les campagnes, alors que son usage baisse fortement dans les agglomérations urbaines. Des différences régionales apparaissent également : les trois arrondissements alsaciens qui semblent mieux pourvus que les autres en dialectophones sont Haguenau, Wissembourg et Saverne. Même si il resiste mieux que les dialectes breton, occitan et corse, l´évolution estimée de l´alsacien est angoissante : parmi la génération de ces lycéens, seuls 21% des familles seront capables d´assurer sa transmission à leurs enfants. C´est un éléctrochoc, mais aussi un espoir : l´idée que tout n´est pas encore joué. Les enjeux actuels L e dialecte est en voie de disparition? Après tout, pourquoi pas? Qui s´embarasse aujourd´hui encore du dialecte en Alsace pour s´exprimer, que ce soit oralement ou par écrit?Héritage de l´Histoire troublée de la région, il souffre de deux désavantages: le plus irrémédiable étant la taille de l´aire géographique dans laquelle on le pratique, l´Alsace et une partie de la Moselle. Le second est l´absence d´unité phonétique et orthographique, la prononciation surtout variant fortement d´une partie de l´ Alsace à une autre. La codification grammaticale est également problématique, même si certaines tentatives sont très efficaces ( voir cours d´alsacien).Aucun de ces problèmes n´est insurmontable, et il ne faut pas oublier qu´en tant que langue germanique, le dialecte alsacien bénéficie d´un potentiel immense de renouvellement et d´enrichissement. Mais la question essentielle attend toujours une réponse: Pourquoi? Quel peut-être l´interêt pour nous de maintenir en vie ce ´fossile´culturel?Les arguments culturels sont irréfutables: comment comprendre l´histoire et la culture d´une région empreinte de tant de particularisme si l´on perd son support essentiel, sa langue? Ses archives, les oeuvres d´un Sébastien Brand ( La nef des fous) ou d´un René Schickelé, le comportement psycho-social des Alsaciens. L´Alsacien est donc un moyen pour nous de comprendre notre passé, d´éclairer notre présent et de percevoir notre avenir, et il n´est pas que ca!Dans le contexte d´intégration européenne, il est plus que jamais nécéssaire de conserver la multitude d´identités qui composent notre continent. Le but n´étant pas le repli sur soi, mais au contraire l´enrichissement de la culture européenne par ses diversités, contre la ´normalisation´. En effet, la disparition de l´alsacien ne signifierait pas seulement l´abandon d´un dialecte au profit d´une langue standard ( comme par exemple la régression des dialectes badois ou bavarois pour l´ allemand standard), mais le basculement définitif et exclusif de l´Alsace dans la sphère culturelle francaise. La perte serait énorme, puisque c´est le seul endroit en Europe où ces deux cultures purent réellememt se fructifier mutuellement.
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