Anathème : Récemment, je suis convoqué par ma supérieure qui, mécontente de l'immoralité relative d'une de mes dernières initiatives, souhaitait m'accabler, comme c'est d'usage, d'un pénible sermon. Le prêche achevé, elle s'enquiert de mon sentiment, évalue ma bonne réceptivité. Je lui réponds : "Je vous avoue que je n'avais pas vu alors la chose sous cet angle. Vraiment, il y a, dans votre manière de voir, une lucidité, une finesse, un tour d'esprit, un je ne sais quoi de stercoraire enfin qui n'appartiennent qu'à vous, et il faudrait que je fusse bien borné dans mes opinions pour ne pas donner tout leur prix à vos remarques."
Ce sur quoi elle se montre très contente de ma réponse, flattée de me voir reconnaître si facilement mes torts et ses raisons.
Jojo l'asticot : Ouais, en gros, bien parler ça te sert à faire de la lèche élégamment et ici à flatter l'égo de tes supérieurs pour te sortir des situations périlleuses. Je trouve ça d'un intérêt un peu limite quand même.
Anathème : Tu n'y es pas tout à fait. Tu es tombé dans le même piège qu'elle !
Jojo l'asticot : Comment ça ? o_O
Anathème : En réalité, ce que je lui ai dit est simple et se comprendrait facilement si le qualificatif "stercoraire" ne se trouvait planté en plein milieu de la phrase ; c'est pourtant autour de lui que s'articule le sens de mon propos. Or, cet adjectif que ni elle ni toi n'avez compris signifie quelque chose comme "c'est de la merde". Seulement, la tournure de l'ensemble, joint à l'orgueil, qui refuse de laisser percer l'ignorance et préfère deviner que chercher ou demander, lui ont fait croire que je lui adressais une réponse flatteuse. Pour résumer : je faute, on me sermonne bêtement, ce n'est pas de mon goût, je le dis, on m'en remercie et me quitte plus content de moi que jamais.
Alors, tu vois !
J'ai découvert mon maître ! Je veux prestement rencontrer cet individu. C'est un virtuose du bon français que voilà.
