Ci-dessous une réflexion reprise d’un site consacré à Erich Fromm. Reproduite ici comme contribution à ce groupe de discussion pour encourager à l’ouverture d’un débat. Jean Vaysse
Réflexions sur Avoir ou Etre Avoir ou Etre, un choix dont dépend l’avenir de l’Homme, est l’un des derniers grands livres d’Erich Fromm. Dans ce livre, nourri des apports de la psychanalyse, mais aussi du marxisme, de l’humanisme classique, du bouddhisme zen, Fromm distingue entre deux « modes » d’existence : le mode être et le mode avoir. Ce sont, plus que des types de caractères ou des modes de vie, de véritables orientations déterminant l’identité et la place qu’un individu assume dans le monde. Cela dépend de multiples facteurs, dont deux principalement, la structure sociale, celle d’une société humaine à une période donnée de l’histoire, et la structure de caractère individuelle.
Notre époque se caractérise par la prédominance du mode avoir. Cela veut dire que les choses sont le plus souvent pensées, ressenties, vécues en termes de possession. Dans le mode être, à l’inverse, ce qui a de l’importance est ce qu’on est plus que ce qu’on a.
A plusieurs reprises dans Avoir ou Etre (mais cette analyse était déjà présente dans son œuvre antérieure ) Fromm souligne comment certaines façons de s’exprimer, dans la vie courante, traduisent la prévalence du mode avoir ou du mode être. Ainsi, au lieu de « j’aime », on dira « j’ai un amour », si le mode avoir est celui qui l’emporte. Ou « j’ai une pensée » au lieu de « je pense ».
Le lecteur adhèrera rapidement à cette remarque d’Erich Fromm et à la critique sociale qu’elle implique contre l’esprit de possessivité et d’accumulation de nos sociétés où l’on mesure les individus en termes de valeur en fonction de ce qu’ils possèdent. Vaut davantage celui qui a non seulement un bon compte en banque mais aussi un bon « compte identitaire » : qui a un amour digne de ce nom, une pensée valorisante, des amis de valeur, une existence riche en tout point.
Mais il serait sans doute intéressant de fouiller davantage cette question : je pense que la remarque de Fromm, prise textuellement et limitée à cela, est somme toute assez banale (sans être fausse pour autant). Ou trouve pas mal de réflexions du même ordre dans le discours « baba cool » des années soixante dix, y compris ses avatars spiritualistes, voire sectaires. Cela peut aller jusqu’à l’appel à se dépouiller de ses biens et de son héritage intellectuel pour tendre vers un idéal d’ « être » désintéressé et forcément pur…
En lisant ces phrases sur le mode avoir (« j’ai un amour, une pensée… ») et l’être (« j’aime, je pense… ») on dérive aisément dans une observation introspective sur soi-même et sa façon de s’exprimer. On se surprend à s’interroger et à scruter son propre discours : « suis-je quelqu’un de possessif, qui thésaurise les sentiments, ou un être actif et aimant ? La façon dont je parle trahit-elle cette identité ? »
Dans cette petite exploration mentale on constate peut-être une certaine tendance à « avoir » (une religion, des idées avancées, des principes, des amours etc.). On plaidera sans doute alors la défense suivante, face à l’accusation de possessivité ou, osons ce néologisme, d’ « avoirisme » : « n’existe-il-pas des structures linguistiques dont je dépends car elles existent avant moi et en dehors de moi, on me les a inculquées dès mon plus jeune âge, qui m’imposent ces tournures de phrase, sans qu’elles soient nécessairement des tournures d’esprit… »
