Pour nous vaincre, le Démon divise la totalité de notre sens humain de la vie en une foule d´autres sens, en tout sens, et en chacun de ces sens nous tâte, autrement dit, nous touche d´une manière perceptible ou imperceptible pour nous confondre, confondre notre perception naturelle et surnaturelle du monde. Voilà pourquoi la perception du monde qui nous vient des sens, depuis la chute d´Adam, est confuse, une perception du Démon, et nous percevons confusément le Démon par les sens car c´est d´abord une sensation, une pure sensation qu´il provoque en nous, ce que Leibniz appelait une «idée confuse»; et c´en est une, parce que dans cette confuse perception que nous avons au premier abord du Démon, impossible de nous en faire encore la moindre idée, disons que nous n´en avons pas encore idée. Aussi est-il naturel que le Démon, par le seul témoignage de nos sens, en ceux qu´il touche, n´ait même aucune réalité pour nous, ne puisse en avoir, parce qu´alors il aurait d´abord été en nous une idée – la réalité est une affaire d´idée –, et le Démon n´est, ne peut être, à notre idée, ni simple affaire d´idées pour nous, bien que nous puissions en avoir une idée, ce à quoi nous ne parviendrons qu´en le concevant avec imagination uni, unique ou, comme dit Victor Hugo dans un vers admirable, «unifié par l´ombre». L´être multiple – dit-il – vit dans mon unité sombre. C´est la multiplicité de l´être unie par l´ombre qui nous donne une idée du Démon; pas une sensation, qui ne peut nous en donner l´idée mais à son tour des sensations. Ainsi pourrions-nous dire que le Démon est perçu comme multiple et conçu comme un, unique. Car c´est une chose d´avoir le sens du Démon et une autre d´en avoir connaissance.
Mais le sens du Démon, chacun l´a grâce au sens commun et, en outre, pour l´avoir senti ou, comme disaient les mystiques, ressenti, avoir senti les démons par les sens: sensation, dis-je, multiple. Et si subtile, rapide, qu´elle est plus prompte que l´éclair car c´est précisément en un éclair, un sensationnel crépitement, qu´elle met l´âme en commotion. Sensation quasi électrique, et telle que le sens commun populaire, avec raison, a nommé la présence première des démons dans nos sens ou ces démons qui produisent en nous pareille sensation les diables en feu: ceux qui nous heurtent au moindre contact, comme s´ils mettaient le feu à nos sensations. Et encore là, ce ne sont que les diables au corps que tout le monde connaît parfaitement. Les diables en feu sont ceux qui n´ont pas encore pénétré le corps, bien qu´ils s´y emploient. Des diables au corps, on a en revanche une récente, pétulante version scientifique, connue de tous à travers la thérapeutique que son inventeur Freud a dénommée la psychanalyse, avec laquelle on parvient à expliquer les mystérieuses relations psychiques en les réduisant à un dénominateur commun qui, pour Freud, est la sexualité, mais comme «entre sexualité et sensualité – ai-je dit une fois –, il n´y a qu´un x de différence, qui est l´inconnue à identifier», on constate que cette inconnue – l´x de la sexualité – ne peut être identifiée que par le Démon, car derrière cet x, comme derrière tout x qui est une croix, seul peut se trouver le Démon, il ne peut y avoir qu´un démon1.
Or ce n´est pas la même chose d´avoir une idée du Démon que de l´avoir senti ou d´en avoir le sens: un certain sens. On peut n´avoir aucune idée du Démon et en avoir le sens, comme n´en avoir aucun sens et avoir néanmoins son idée sur lui, une idée; rien qu´une idée approximative, car si l´on n´a aucun sens du Démon, c´est que l´on n´a aucun sens, qu´on n´a jamais perçu dans ses propres sens le Satan biblique, le tentateur; et qui n´a pas été tenté par le Démon ne saurait en avoir une idée claire. J´allais dire du Démon comme de rien du tout, car ne pas en avoir le sens, c´est n´avoir tout simplement aucun sens commun, le sens commun étant un certain sens – le sens du certain – qui nous rend manifeste le Démon.
1. Allusion au proverbe: Detrás de la cruz, suele estar el diablo ( derrière la croix, a coutume d´être le diable). [Sauf indication contraire ( n.d.a.), toutes les notes sont du traducteur].
Qui a un certain sens du Démon, pour autant qu´il est certain et non douteux, est souvent considéré comme superstitieux. Pour autant qu´il est certain et non douteux, car la superstition repose toujours sur la certitude, jamais sur le doute; sur le doute repose la foi. Impossible aussi bien d´avoir la superstition du doute que foi en la certitude, et si les superstitieux, n´ayant pas la foi, ont la superstition de Dieu, c´est qu´ils ont foi dans le Démon. Qui n´a pas foi en Dieu croit au Démon, et qui a la foi ne peut croire au Démon mais en avoir la superstition, une légitime superstition, la seule légitime car la seule authentique. La superstition repose toujours sur la certitude parce qu´elle est, si j´ose dire, ce qui fait, par nos sens, trébucher notre âme sur quelque chose de dur, d´infranchissable, d´impénétrable; nos yeux trébuchent sur l´obscurité et ne peuvent la vaincre, de la même manière que notre corps, tout ce qui rend notre être sensible au temps, trébuche sur la mort, la mort dont nous sommes certains bien que nous ne soyons jamais morts et peu susceptibles de mourir provisoirement pour éprouver notre certitude, qui par là devient une superstition ( une affirmation de l´insurmontable comme certitude). Et ainsi vivons-nous, le sachant ou non, dans la superstition de la mort comme, sciemment ou à notre insu, dans celle du Démon et, qui pis est, de l´Enfer qui est l´immortalité du Démon et de la mort.