L´Univers tout entier – disaient les philosophes grecs – est rempli d´âmes et de démons, c´est-à-dire d´esprits. Car pour qu´il y ait spiritualité, il doit y avoir des esprits, de même que, selon Nietzsche, «pour qu´il y ait divinité, il doit y avoir des dieux». Et pour les Grecs il y avait dans cette divinité, plénitude spirituelle de l´Univers, trois ordres ou trois mondes de nature distincte: celui des dieux, celui des hommes et celui des démons. La différence entre ces mondes était une distance ou une distinction simplement élémentaire: le monde élémentaire de l´homme c´est la terre, celui des dieux le ciel éthéré, celui des démons l´air. Pour nous en tenir à ce que l´on appellera l´interprétation classique du Démon, nous le rencontrons de prime abord en l´air ou dans les airs, peuplant l´atmosphère d´invisibles présences spirituelles. La nature aérienne ou irritée du ou des démons avait pour les Grecs le sens d´une intercession ou d´une médiation divine: les démons étaient des créatures aériennes destinées à transmettre et à transporter des messages entre les hommes et les dieux. Aussi étaient-ils indifféremment bons ou mauvais suivant, disons, le succès de leurs médiations ou transmissions, de leurs négociations célestes, car c´étaient en quelque sorte des agents de change ou d´échange spirituel des hommes avec le ciel. Et par là-même soumis, tel que le rapporte saint Augustin suivant le témoignage d´Apulée, aux mêmes passions humaines; encore que certains, ajoute-t-il, aient cru que c´étaient les hommes qui, de leurs passions et de leurs vices, contaminaient les démons. ( Dans le livre apocryphe d´Enoch, on apprend que le péché des anges, celui qui en fit des démons, fut de tomber amoureux des femmes.)
Cette intercession ou médiation divine attribuée aux démons fut à l´origine des arts magiques comme autant de mauvais procédés, c´est-à-dire comme la possibilité pour l´homme d´exercer son influence sur les démons, au lieu d´être soumis à leurs malignes ou bénignes influences; un art, si j´ose dire, de les contraindre à se laisser utiliser à son profit. Je n´ai pas à m´arrêter sur l´histoire embrouillée de ces relations séculaires qui n´intéressent en rien l´importance même du Démon, ni même sur l´interprétation hermétique des Grecs. Et je dis hermétique car l´Hermès grec, messager céleste, psychopompe, conducteur des âmes ou des morts dans le labyrinthe de l´Enfer, était déjà, au sein même de la version plurielle des Grecs, une représentation unifiée du Démon. Le mythe d´Hermès synthétise toutes les qualités démoniaques intermédiaires entre hommes et dieux; de fait, aussi bien dans l´Hermès grec que dans son équivalent latin Mercure, les chrétiens virent une parfaite représentation ou incarnation idolâtre du Démon. C´est à cause de sa nature démoniaque de médiateur divin qu´avec finesse le christianisme le dénonce en affirmant, par les paroles de saint Paul, que le seul «médiateur de Dieu et des hommes c´est le Christ Jésus».
Point n´est besoin pour le chrétien de médiation céleste; pas même, en ce sens, des anges. Aussi le christianisme offre-t-il de la plénitude spirituelle de l´univers une interprétation différente: toutes les créatures célestes ( dieux et démons des Grecs), d´identique nature élémentaire, non seulement aérienne mais lumineuse, furent, en troisième lieu, séparées de Dieu; non de par leur nature, comme dit saint Augustin, mais de leur propre volonté. Dieu sépara le monde angélique du démoniaque comme la lumière des ténèbres, la nuit du jour. Le Démon, que la Bible nomme avec prédilection Satan, Satanas ou Lucifer – défini chez le prophète Isaïe comme «celui qui naît le matin», tous les matins –, le Démon est celui qui, avec ce nom lumineux de tentateur et d´adversaire, assume l´empire des ombres. Mais il faudrait signaler que l´ombre du divin peut apparaître à nos sens comme une lumière. Le Démon peut nous être lumière. De fait, saint Paul dit qu´il nous apparaît «voilé d´angélique lumière». Telle est la «lumière ténébreuse» que lui attribue, dans son Pimandre, Hermès Trismégiste, souvent allégué par saint Augustin, celui qui se croyait petit-fils de l´Hermès grec, c´est-à-dire petit-fils du Démon: «Hermès, mon grand-père – écrit Trismégiste –, dont j´ai hérité du nom, fut le premier inventeur de la médecine; un temple lui est consacré sur le mont Libye, près de la côte aux crocodiles; ci-gît son homme mondain, c´est-à-dire son corps [Hermès appelle homme au monde un corps mort, un cadavre], car ce qui reste de lui, ou mieux, lui tout entier, pour autant qu´un homme puisse être entier dans le sens de la vie, est remonté meilleur au ciel»... À Hermès est aussi attribuée, dans son mythe, l´invention de la musique et de la parole, Hermès voulant dire en effet: la parole céleste. Parole et musique qui sont dans l´air. Hermès divinité, dieu de l´air ou des airs, est comme une personnification de tous les démons réunis et vient se présenter à nous comme un anté-Christ, un anti-Dieu ou un contre-Dieu en définitive, comme le démon des démons, le Démon lui-même.
La négation de la lumière divine, l´ombre de Dieu, peut nous apparaître ( comme si c´en était une, son aspect ou son apparence étant ce qu´elle est pour nos sens) comme une lumière, et avec les paroles de Trismégiste, comme ce qu´elle est: une lumière ténébreuse. Ainsi l´ont comprise les cabalistes. Le Zohar définit le Démon comme une ombre divine en l´identifiant à la lumière, à ce qui pour nos sens, à nos yeux, est lumière; à la lumière matérielle, solaire.Celui qui naît tous les matins, selon les paroles prophétiques, est pour nous le Démon, sa lumière est notre lumière: l´ombre divine; ce qui reviendrait à dire, aussi ironique que cela paraisse, que ce que nous appelons système solaire, est matériellement le propre système du Démon et que cette lumière matérielle où nous vivons et dont nous vivons, n´est guère plus qu´une étincelle, un court-circuit céleste: un contact cosmique de la volonté positive de Dieu avec celle, négative, du Démon. Tout considéré, bien ou mal, je ne sais, partant de ce point de vue – qui fut celui adopté par le grandiose poète mystique anglais Milton dans son Paradis perdu –, le Démon est pour nous d´une importance capitale.