Le jeu de la raison est toujours un double jeu: celui de la pensée, face à face ou face contre face; jeu à qui perd gagne la raison: la vérité. Car la vérité a part au jeu, à la raison, la part divine. Les arts, poétiques, de faire la part du jeu, de la raison, sont vrais parce que divins, et à l´inverse, suivant le côté où l´on regarde la pièce. Les nouveaux arts poétiques jouent franc jeu: face à face avec la raison. La raison, si elle n´est rien d´autre, est du côté face, sinon, masque de passion, du côté croix, non pas divine mais humaine: par la croix Dieu s´est fait humain. Les prétextes les plus purs de raison que trouvent à présent les arts poétiques pour jouer ainsi face à face, doublement, et pas à croix-pile ou pile ou face, sont divins, pour que l´on parie à volonté soit pour Hermès soit pour Orphée; pour celui qui revient de l´enfer en fuyant une ombre ou pour celui qui nous guide pour aller vers lui, d´une manière labyrinthique, en quête d´une ombre perdue. Et cet à présent, dont je parle, la divine façon d´agir des arts nouveaux, se réfère d´une manière chronologique, c´est-à-dire avec une logique temporelle de la durée, au plus vieux moment du monde, qui est le nôtre, celui que nous vivons à présent.
Un visionnaire du XVIIIe siècle, Swedenborg, écrivait: «J´ai su que les hommes de la plus ancienne Eglise, celle qui existait avant le Déluge, possédaient un génie si céleste qu´ils parlaient avec les anges et communiquaient avec eux par correspondances; de la sorte, ils devinrent si savants que non seulement ils pensaient naturellement à tout ce qu´ils voyaient sur terre, mais aussi, et en même temps, spirituellement, et, par conséquent, en coexistence avec les anges». Dans cette coexistence ou conjonction, comme dit le texte, car ce n´est pas exister, coexister, mais jouer, conjuguer, jouer à deux faces avec la raison, la naturelle et la spirituelle, d´une manière divine ou angélique, dans cette conjonction se trouve le sens, le double sens de la pensée poétique, la pensée poétiquement pure ou immortelle nouveau-née que les Grecs appelèrent Hermès.
La raison d´être de tous les arts poétiques est cette pensée nouveau-née de la raison divine, cette pensée pure, d´où vient que les arts soient toujours nouveaux parce que poétiques, venant toujours, hermétiquement, de naître. C´est que nos arts poétiques sont vieux parce qu´ils sont de maintenant, d´aujourd´hui, et nouveaux, quand c´est le cas, parce qu´ils sont tout simplement antédiluviens, malgré la superstition vitaliste dont a souffert cette première partie du xxe siècle, qui a voulu incorporer l´esthétique à une histoire et à une psychologie superstitieusement vitalistes. Pour mettre les choses au clair, il suffira avant tout d´affirmer que notre point de départ ou notre position formelle est antivitaliste, soit prétend à la vérité contre la vie, c´est-à-dire contre tout critère vital d´évaluations spirituelles.
«La vie, disait Newman, ne saurait être un critère de vérité.» Le vitalisme a prétendu appliquer au demeurant de prétendus critères vivants pour vérifier les arts poétiques; deux principalement: l´un historique, l´autre psychologique.
Le critère historique prétend établir des relations entre l´œuvre poétique ou son auteur et une époque préalablement déterminée, cette détermination préalable étant obtenue de diverses manières: tout dépend du degré de culture, d´intelligence ou de goût de celui qui l´établit. La biocritique historique des vitalistes n´a pu encore parvenir à une évaluation exacte, elle ne peut ni ne pourra y parvenir en partant de la vitalité de l´œuvre poétique et, par conséquent, de sa mortalité. Le critère historiciste opère toujours sur des cadavres; sa vision est celle d´un champ de bataille jonché de morts qu´il ne veut pas laisser en paix. Toute l´histoire de l´art ou de la littérature nous ménage facilement la démonstration panoramique reconstruite d´un événement, comme celle qu´on offre aux touristes à Waterloo: tout spectateur naturellement impartial du panorama ne manque pas de données pour juger Napoléon. L´époque historique, ainsi déterminée, peut être aussi le présent et même un très proche futur. Quand on parle d´art nouveau ou ancien, réactionnaire ou d´avant-garde, on en affirme tacitement, bien qu´en toute ignorance, la vitale détermination historique, et de substituer à un critère d´évaluation rationnelle, le seul possible, un prétendu critère d´évaluation historique, vitaliste ou impossible5. Ainsi dit-on par exemple: c´est jeune ou vieux, éculé ou moderne, ça ne se fait plus ou il faut faire autre chose à présent, etc; etc...