Les jeux vidéo prennent le risque de la banalisation du mal
Une nouvelle génération de Doomlike prend le risque de faire endosser aux joueurs des uniformes nazis, suscitant émotion et réactions.
Les jeux vidéos sont-ils trop violents et peuvent-ils tout se permettre, sous le prétexte qu´ils se déroulent dans un univers virtuel ? Débat stérile pour les uns, mais débat bien réel. La 16e Game Developers Conference, qui se tenait à San José ( Californie), du 19 au 23 mars, s´est terminée sur un double constat : trouvant que les jeux ne sont pas assez divertissants, les développeurs reconnaissent en outre qu´ils sont trop violents.
A l´origine de ce débat sur la violence, un genre : les jeux de tir à la première personne. Dans ces derniers, l´objectif est simple : se déplacer, seul ou en équipe, dans un univers passé, présent ou futur, et éliminer des adversaires. Les titres les plus connus sont des jeux comme Doom, Quake, Max Payne, Half-Life et ses dérivés, tel Counter-Strike.
Au cours des derniers mois, une série de jeux dont l´action se déroule pendant la seconde guerre mondiale ont été publiés par de grands éditeurs ( Return to Castle Wolfenstein chez Activision, et Medal of Honor chez Electronic Arts) ou mis au point par des développeurs ( Day of Defeat, une modification d´Half-Life). Leur point commun : ils permettent aux joueurs d´endosser les uniformes alliés et, en mode multijoueur, les uniformes allemands. Parmi ceux-ci, il est possible de se glisser dans des uniforme nazis ( uniformes noirs des SS et camouflés de la Waffen SS). Enfin, pour rendre leurs créations crédibles, les développeurs font en sorte que l´action se déroule dans des environnements où les croix gammées sont bien représentées ; libre aux joueurs de shooter dedans.
En janvier, le New York Times et le journal Amnistia.net se sont émus de cette dérive. Amnistia.net publiait deux articles sur Day of Defeat et Return to Castle Wolfenstein en titrant "Wolfenstein, ce nazi dont vous êtes le héros", et s´inquiétait de la possibilité offerte par ces jeux d´"incarner un protagoniste nazi et d´encourager les gens à exprimer des sentiments considérés comme socialement inacceptables : le racisme, l´antisémitisme et la haine". En cause, la banalisation du mal.
Plusieurs acteurs participent à cette banalisation : les éditeurs de jeux, mais aussi les grandes surfaces. Ainsi, sur les sites Web de la Fnac, d´Amazon ou d´Alapage, la présentation du jeu est plutôt succincte, voire anodine. Sur le site de la Fnac, on peut lire : "Dans ce centre de recherches [Castle Wolfenstein], l´odieux Himmler réalise des expérimentations génétiques et tente de ressusciter les morts afin de créer une armée de super-soldats... qui va vous tomber dessus ! ( ...) Une ambiance sombre et fantastique et un impressionnant arsenal disponible." Présentation laconique qui ne suscite qu´une réaction : un internaute intervient sur le site de la Fnac pour remarquer : "Le jeu est superbe je ne le cache pas. Mais comment peut-on accepter qu´en mode multijoueur on puisse prendre l´habit nazi, ou même voir des portraits d´Hitler à côté de la cheminée ? "
Gaël Fouquet, journaliste chez Gamekult, un site d´information sur les jeux vidéo, essaie de préciser les enjeux autour de Return to Castle Wolfenstein. "Wolfenstein fait l´objet d´une polémique parce qu´il ne se contente pas de placer le joueur dans le contexte de la seconde guerre mondiale, mais il le modifie, l´enrichit de quelques ingrédients d´assez mauvais goût ( zombies, monstres nazis mutants...) qui peuvent faire passer cette époque pour un environnement comme un autre", explique-t-il. Pour lui, les autres jeux ( Medal of Honor, Day of Defeat) "passent" mieux parce qu´ils se contentent de placer le joueur dans un contexte historique fidèle à la réalité à deux ou trois modifications près, et parce que les développeurs "jouent" moins avec un épisode dramatique de l´histoire.
Chez Activision, qui distribue Return to Castle Wolfenstein, on essaie de minimiser le parfum de scandale qui entoure le jeu, et l´on explique qu´il "a été présenté dans différents magasins spécialisés, ceux qui achètent ce jeu le faisant en connaissance de cause. Return to Castle Wolfenstein reste un jeu, une fiction, et ne fait pas l´apologie du nazisme. Aux Etats-Unis, où il a été développé, l´imagerie nazie n´a pas la même résonance qu´en France, où l´on n´a pas le même rapport à l´Occupation". Il n´empêche, malgré ces précautions oratoires, le site américain d´Activision avertit les internautes allemands – en anglais et en allemand – en leur rappelant que le contenu du site peut être interdit par la loi allemande. Le site allemand d´Activision, pour sa part, ne mentionne pas l´existence du jeu. "Si, aux Etats-Unis, on a une autre représentation des objets et de l´époque, on n´est pas obligés de se calquer sur leurs usages", commente Marc Knobel, le président de J´accuse, association qui lutte contre le racisme, l´antisémitisme et le négationnisme sur Internet.
Coïncidence ou non, suite à de nombreuses réactions des membres de Goa relatives au thème et au scénario de Return to Castle Wolfenstein, la plate-forme de jeux en ligne de France Télécom a décidé de suspendre la mise en relation de joueurs sur ce jeu. Padoue Lair, le PDG de Wanadoo Portails, précise que "des jeux comme Return to Castle Wolfenstein, mais aussi comme Counter-Strike mettent les internautes en présence d´une certaine forme de violence". Goa ne se considère que comme un intermédiaire mettant en relation des joueurs, et affirme suivre les recommandations du Syndicats des éditeurs de logiciels de loisirs, le Sell. "Le Sell dit, en l´occurrence, que le jeu est déconseillé aux moins de 16 ans, poursuit Padoue Lair. Et lorsque les jeux n´ont pas une éthique suffisante, nous les suspendons. Par ailleurs, lorsque les joueurs se livrent à des débordements sur nos serveurs, nous les mettons en garde et nous pouvons, le cas échéant, les déconnecter."
Marc Knobel observe qu´il est bon que les opérateurs prennent conscience de leurs responsabilités. "S´ils réagissent, c´est qu´ils ont été avertis, qu´ils se sont posés des questions, et cela évitera une confrontation, un procès." Interrogé sur les dangers que peuvent constituer ces jeux, Matthieu Bourrette, qui représentait le ministère de la justice lors des Rencontres du Net : Internet, jeunes et familles, organisées par le ministère délégué à la famille, à l´enfance et aux personnes handicapées, à l´occasion de la Fête de l´Internet, estimait que "tant qu´il n´y a pas de représentation positive du nazisme, il est difficile à la justice d´intervenir sur ce genre de jeux".
Si Marc Knobel considère que jouer le rôle d´un soldat allemand face à un résistant, un juif ou un Tsigane n´est pas innocent, Gaël Fouquet, chez Gamekult, essaie de relativiser la portée de la controverse. "Les joueurs sont plus intelligents qu´on ne le croit, même si ça ne se voit pas toujours dans les forums. Il s´agit d´un défouloir pour eux, un jeu comme un autre dont l´environnement disparaît une fois la partie terminée." Il cite l´exemple de Counter-Strike. Personne n´a été choqué par la possibilité de jouer les terroristes ou les contre-terroristes. "Seuls les Américains s´en sont émus, au moment des événements du 11 septembre, c´est dire. Le but est pourtant de garder des otages et d´empêcher la police de les libérer ( en "tuant" ses représentants), ou de poser une bombe pour tout faire sauter, ou de tuer une personnalité importante... C´est le jeu en ligne le plus joué au monde, mais personne ne se prend pour le nouveau Carlos. Pour Return to Castle Wolfenstein, Day of Defeat et Medal of Honor, c´est la même chose : ce n´est pas parce qu´on joue un Allemand défendant Omaha Beach contre le débarquement allié qu´on a une approche révisionniste de l´histoire, et les joueurs ne se posent pas la question. Ils jouent pour jouer, que ce soit pendant la seconde guerre mondiale ( Wolfenstein), à notre époque ( Counter-Strike) ou dans un futur plus ou moins proche ( Quake 3)."
Chez Wanadoo Portails, on essaie aussi de calmer les esprits : "Il ne faut pas tomber dans le catastrophisme : ce n´est pas parce qu´on joue à Counter-Strike qu´on devient terroriste, et ce n´est pas parce qu´on joue à Return to Castle Wolfenstein qu´on soutient l´idéologie nazie", confirme Padoue Lair.
"Ces jeux ne font pas de joueurs des néonazis ou des tueurs, mais ils contribuent à banaliser certaines notions. Le jeu ne doit pas nécessairement passer par la violence et s´adresser aux adolescents en jouant sur la banalisation de symboles", observe pour sa part Marc Knobel. Et de rappeler que dans les années 1980, les néonazis autrichiens ont utilisé des jeu comme Clean Germany, Test Aryen ou KZ Manager comme support pour propager leur idéologie auprès des adolescents, l´objectif étant de montrer qu´il n´y avait pas de différence fondamentale entre la destruction de robots et celle d´êtres humains.