L´enfer de Verdun
Le 21 février 1916, à 7h30, un déluge de feu s´abat sur les forts de Verdun et sur les tranchées où sont tapies trois divisions françaises.
L´artillerie allemande mobilise 1300 obusiers en tous genres.
Pendant neuf heures, sur un front de quinze kilomètres, elle déverse un feu roulant avec une intensité jamais encore connue.
Un total de deux millions d´obus ravagent la zone. C´est au point que, par exemple, la fameuse cote 304 va perdre 7 mètres de hauteur et ne plus culminer qu´à 297 mètres !
Au milieu de l´après-midi, un grand silence tombe sur le champ de bataille. A 16H 45, l´infanterie allemande monte à l´assaut des lignes françaises. Certains soldats sont équipés d´un lance-flammes. C´est la première fois qu´est employée cette arme terrible. Ainsi commence la première bataille de l´ère industrielle, avec du matériel en quantité et l´objectif d´exterminer l´adversaire.
Verdun, sur la Meuse, en Lorraine, est un camp retranché qui pénètre comme un coin dans les lignes allemandes. Une citadelle souterraine avait été construite en 1625, sous Louis XIII, et modernisée à partir de 1887 en même temps que l´on érigeait le puissant fort de Douaumont. Ces fortifications sont réputées les meilleures d´Europe et, bien que Verdun ne fût relié à l´arrière que par une seule route, l´état-major français n´a pas cru utile d´y mettre des troupes en nombre suffisant, au grand désespoir du commandant de la région, le général Philippe Pétain.
Percer le front
C´est à Verdun que le chef d´état-major allemand a décidé de porter une offensive décisive. Erich von Falkenhayn veut en finir avec une guerre de positions qui dure depuis la bataille de la Marne, dix-huit mois plus tôt. D´après ses Mémoires, écrites après le conflit, il aurait projeté de «saigner l´armée française» par des bombardements intensifs. C´est aussi ce qu´il écrit dans une lettre d´intention adressée à l´empereur avant l´offensive. Mais d´après les témoignages du Kronprinz et du général von Mudra, il semblerait que les Allemands aient seulement eu pour objectif de percer le front à Verdun en vue de prendre l´armée française à revers.
Le chef d´état-major prépare son offensive dans le plus grand secret. Il fait creuser des tunnels en béton au plus près des tranchées françaises et à ses six divisions présentes sur le terrain, il en ajoute deux. Les services de renseignements français ont vent de ces préparatifs. Ils apprennent aussi que l´offensive allemande est programmée pour le 11 février. Mais comme trop souvent, ils ne sont pas pris au sérieux par l´état-major.
In extremis, quelques jours avant la date initialement prévue pour l´offensive, le général Joffre accepte d´envoyer quelques renforts à Verdun. L´offensive allemande ayant été différée de dix jours en raison du mauvais temps, ces renforts seront heureusement à pied d´œuvre le jour où elle se produira pour de bon.
Les poilus résistent héroïquement au premier choc, en dépit de la perte du fort de Douaumont, seulement gardé par 57 soldats. Très vite, le commandant de la IIe Armée, Philippe Pétain, organise la riposte. Il met en place une liaison avec Bar-le-Duc, à l´arrière. En 24 heures, 6.000 camions montent vers le front en empruntant cette «Voie sacrée». L´assaut allemand est repoussé et la brèche colmatée.
Mais les attaques vont se renouveler pendant plusieurs mois, sans cesse contenues. Le 6 mars, les Allemands lancent une nouvelle attaque de grande ampleur à Mort-Homme, un hameau justement nommé.
«On les aura !» écrit Pétain dans le célèbre ordre du jour du 10 avril... peu avant d´être éloigné.
Naissance du mythe Pétain
IIe Armée
État-major
3e Bureau
Le 9 avril est une journée glorieuse pour nos armées; les assaut furieux des armées du Kronprinz ont été partout brisés : Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la IIe Armée ont rivalisé d´héroïsme.
Honneur à tous !
Les Allemands attaqueront sans doute encore, que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu´hier !
Courage !. .. On les aura !. ..
Ph. Pétain
[ordre du jour N° 94 du 10 avril 1916]
Le 22 juin apparaissent les terrifiantes bombes au phosgène, un gaz mortel en quelques secondes. Le 1er juillet, l´état-major anglais, tard intervenu dans le conflit, lance une grande offensive plus au nord, sur la Somme, pour soulager le front de Verdun.
Le 24 octobre, enfin, à Verdun, l´armée française entame une contre-offensive. Elle reprend le fort de Douaumont en quatre heures (dans ce fort, le 8 mai 1916, pendant l´occupation allemande, l´explosion accidentelle d´un dépôt de grenades avait tué 679 soldats... A cet endroit s´élève aujourd´hui une chapelle du souvenir).
La bataille de Verdun prend fin le 15 décembre 1916. Elle aura duré dix mois. L´avantage reste aux Français mais c´est au prix d´une terrible hécatombe. Verdun est le tournant de la Grande Guerre et pour les poilus, le symbole de toutes ses horreurs. C´est que, par rotations successives, toute l´armée française a connu l´enfer de la bataille.
Il vaut la peine de lire Les croix de bois de Roland Dorgelès pour s´en faire une idée. On peut aussi visiter l´ossuaire de Douaumont, qui conserve les restes d´environ 150.000 combattants non identifiés.
Le bilan humain de la bataille
Du côté français, le total des pertes (morts, blessés et disparus) est évalué à 379.000 et du côté allemand, à 335.000. Cela fait de la bataille de Verdun la plus meurtrière des batailles de la Grande Guerre de 1914-1918 après l´offensive de la Somme.
Verdun fut bien une victoire française. À preuve ce qu´en dit le Kronprinz dans ses Mémoires : «Pour la première fois, j´eus conscience de ce que c´était que perdre une bataille. Doute de soi-même, sentiments amers, jugements injustes contre autrui se heurtaient dans mon cœur et pesaient lourd dans mon esprit. Je le reconnais ouvertement, il me fallut quelque temps pour reprendre mon sang-froid et pour retrouver une foi solide».