A l'automne de 1773, une petite troupe de Cosaques répand l'effroi dans les postes militaires échelonnés sur les bords du Iaïk (aujourd'hui Oural). Leur chef est Emelian Pougatchev, un Cosaque du Don qui a l'expérience de la guerre. L'obligation de servir le tsar l'a mené, en effet, en Prusse pendant la guerre de Sept Ans, puis en Pologne, et finalement en Bessarabie pendant la guerre Russo-Turque de 1768-1774. Malade; il a été renvoyé dans ses foyers, et il n'a plus voulu rejoindre l'armée des Cosaques ; c'est un déserteur qui quitte son village pour échapper aux recherches. Il trouve des compagnons pareils à lui-même, Cosaques pauvres en rupture de ban , qui fuient l'armée et l’oppression des riches propriétaires. Une imposture aide Pougatchev à se faire reconnaître une autorité incontestée ; il se fait passer pour Pierre III, et prétend qu'il a réussi à échapper aux nobles qui s'apprêtaient à l'assassiner. En vérité, Pierre III est bien mort en 1762, et Catherine II règne sans partage depuis l'assassinat de son mari, mais la crédulité populaire accepte facilement la légende du tsar rescapé, d'autant plus volontiers que Pougatchev sait trouver des explications qui éveillent la sympathie et suscitent les espoirs les plus chers. Les Nobles ont essayé de le tuer parce qu'il avait l’intention d'améliorer le sort des paysans. Avec l'appui de son peuple, Pierre III-Pougatchev se propose de gagner Saint-Pétersbourg et de reprendre la couronne qui lui a été ravie. Il punira les propriétaires nobles et rendra justice aux humbles. Les simples Cosaques retrouveront leurs anciennes franchises, les paysans asservis seront affranchis ; ils auront le libre usage de leurs terres et ils disposeront du droit de se déplacer librement.
Pougatchev et ses hommes passent l'hiver à faire le siège d'Orenbourg. Le général Karr que le gouvernement de Saint-Pétersbourg a dépêché contre les rebelles avec une petite troupe doit s'avouer vaincu. Dans toute la région de l'Oural et de la Basse-Volga le renom de Pougatchev grandit. Les partisans affluent : Cosaques du Jaïk, de la Volga et du Don, serfs fugitifs qu i s'échappent des domaines des provinces de la Volga, paysans attachés en qualité d'ouvriers aux usines de l'Oural, qui savent fondre des canons et apprennent à s'en servir, de même que les Tatares, les Bachkirs, les Kalmouks, les Kazakhes, paysans ou nomades, qui reprennent la lutte pour défendre leurs terres englobées dans l'Empire ou menacées de l'être.
Tant que Pougatchev s'attarde au siège d'Orenbourg, l'affaire, vue de Moscou ou de Saint-Pétersbourg, ne semble pas trop inquiétante. La Russie n'en est pas à sa première jacquerie, et Pougatchev a été précédé par Bolotnikov (1606/1607), par Stanka Razin (1667-1671), par Bulavin (1707/1708). Tous ont échoué et Pougatchev n'échappera pas au destin de ses devanciers. On apprend, en effet, qu'en mars 1774 Pougatchev a subi une terrible défaite devant Orenbourg qui lui a coûté des milliers d'hommes et toute son artillerie. Il est contraint de battre en retraite vers le nord, vers l'intérieur de la Bachkirie. Les détachements du colonel Michelson sont lancés à sa poursuite. On le signale au-delà de l'Oural, à Troïck. Il est alors à 1500km de Moscou et l'armée qu'il avait reconstituée vient de se faire battre. Et cependant, le dénouement est encore loin.
Pougatchev décide de retraverser l'Oural pour descendre la Kama et gagner la vallée de la Volga dans la région de Kazan. En juillet, avec une nouvelle armée formée en cours de route, il atteint son objectif et entre dans la ville. Pourtant la citadelle résiste et les troupes régulières qui arrivent au secours des assiégés infligent aux rebelles une défaite définitive. Ce qui n'empêche pas Pougatchev qui a réussi à s'échapper de passer sur la rive droite de la Volga et de prendre la route de Moscou. C'est le moment de la grande panique. En dépit des défaites subies par les rebelles dans les rencontres avec les troupes régulières, la réputation de Pougatchev n'est pas entamée, et la seule annonce de l'arrivée du libérateur suffit à mettre les paysans en mouvement. La révolte n'est plus cantonnée aux lisières de l'Empire, les serfs russes des provinces de la Volga se soulèvent et l'incendie menace de s'étendre dans les provinces du centre.
Lorsque Pougatchev avait passé la Volga, la terreur et l'angoisse s'étaient emparées du cœur des seigneurs, tandis que celui des serfs brûlait d'espoir ou d'attendre. Les Nobles fuyaient en foule vers les villes du centre ou à Moscou même. Dans les provinces de Tambov, de Voronez, de Penza, de Saratov et de Niznij-Novgorod, le peuple se soulevait, serfs des seigneurs et de l’État, paysans libres, indigènes tatares, tchouvaches, mordves et votiaks. L'esprit de rébellion volait de village en village, de domaine en domaine. Armés de fourches, de massues et de haches, les insurgés massacraient les propriétaires, leurs intendants, leurs commis. Puis ils partaient rejoindre Pougatchev, ou bien ils lui envoyaient des délégués. D'autres se contentaient de tuer leur seigneur et de se partager ses biens, estimant ainsi avoir rempli leur tâche.
Il était rare que les serfs révoltés fissent grâce à leur seigneur, même s'il s'était montré moins dur envers eux que les autres : la haine faisait taire la pitié. Généralement on tuait sans autre forme de procès, mais parfois le sort de la victime était décidé par l'assemblée des paysans.
L'aventure de Pougatchev touche cependant à sa fin. Le rebelle dispose encore d'une armée nombreuse car les effectifs ne cessent de se renouveler, mais il s'agit moins désormais d'une véritable armée que d'une foule de paysans sans discipline. Les combats qu'il a livrés au printemps lui ont coûté ses premiers compagnons, les Cosaques, qui étaient aussi ses meilleurs soldats. Les serfs qui se soulèvent sur son passage répugnent à le suivre très loin et regagnent rapidement leurs villages. Pougatchev renonce à poursuivre dans la direction de Moscou, il se replie vers le sud, vers le Don, vers les pays qui lui sont familiers. La fin de la guerre avec l'Empire Ottoman libère les troupes régulières ; des renforts peuvent être acheminés vers la Volga. La partie est désormais inégale. Fuyant dans la steppe sur la rive gauche de la Volga, Pougatchev est trahi par les siens et livré aux autorités en septembre 1774. Il sera exécuté à Moscou en janvier 1775.
La répression s'abat sur les campagnes. Catherine II, dans le but de supprimer toutes traces des événements liés au mouvement de Pougatchev a publié tout d'abord un oukase sur les changements de nom de tous les lieux liés à ces événements. Et ainsi le village cosaque de Zimoveisky sur Don, où est né Pougatchev a été rebaptisé en Potiemkinsky, et la maison même de Pougatchev a été brulée. Le fleuve Yaik a été rebaptisé Oural, l'armée de Yaik en armée cosaque d'Oural, le village de Yaik a été renommé Ouralsk, la forteresse Verkhneïaitskaïa a été rebaptisée Verkhneouralskaïa.
La « Pougatchevstchina » qui appartient à l'histoire est terminée, le danger est passé et la Russie des propriétaires fonciers peut enfin pousser un soupir de soulagement. Mais le mythe de la « Pougatchevstchina » commence sa carrière ; la crainte d'un réveil de la grande révolte paysanne s'installe au fond des cœurs des propriétaires fonciers. Crainte entretenue par la fréquence des mouvements paysans à la fin du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe. Aucun de ces mouvements n'est comparable en ampleur, même de très loin, à la « Pougatchevstchina » ; ce ne sont que des mouvements de détail, des étincelles et non pas un incendie général, mais leur répétition incessante leur confère un caractère de permanence bien propre à entretenir une sorte d'obsession.
Quel intérêt ?
Très intéressant. ![]()
]StaIine[ Voir le profil de ]StaIine[
Posté le 25 novembre 2012 à 12:45:56 Avertir un administrateur
Quel intérêt ?
Quel est l'intérêt du forum sur lequel tu te trouve si ce n'est apprendre, transmettre et partager ?
Intéréssant je connaisais pas cette révolte en particulier
Tu peux mettre tes sources si tu en as car je dirais pas non a approfondir le sujet ![]()
Mes sources sont wikipedia (
) et ce livre :
http://www.amazon.fr/statut-paysans-lib%C3%A9r%C3%A9s-servage-1861-1961/dp/2713202191
Le titre est trompeur, une grosse partie du livre traite de la période pré-1861. Par contre une toute petite partie parle de la révolte, bien qu'elle est évoquée à plusieurs reprises, et en le lisant tu n'apprendras rien de plus que ce que j'ai mis.
Tu lis ça pour la Fac ou pour toi même ?
Ok merci ![]()
Ce livre à la base je le lisais pour la fac (d'ailleurs, je vais pas tarder à vous pondre un autre pavé sur la Russie
), mais cette révolte est un peu hors sujet avec ce que j'ai à faire, ça c'est plus pour moi-même que je m'y suis intéressé.
Très intéressant. ![]()
Très intéressant, j'avais jamais entendu parler de cette rébellion, qui a quand même duré 2 ans.
Il sera sur quoi ton prochain pavé ![]()
Il y avait une documentaire planete, qui tournait en boucle sur Catherine 2 qui racontait aussi cette rebellion.
Vous le verrez bien assez tôt. ![]()
Au fait, est-ce que l'image de Pougatchev a été reprise par les soviétiques suite à la révolution russe ? Parce que je suis tombé sur ça, un timbre de l'U.R.S.S. représentant Pougatchev :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/1e/USSR_stamp_E.Pugachev_1973_4k.jpg
Bah tu réponds toi-même à ta question. Pougatchev était une figure populaire importante, et comme il luttait pour l'abolition du servage et l'amélioration de la vie des paysans, des "prolétaires", et contre le pouvoir aristocratique, les Soviétiques l'ont forcément repris.