"Cela doit être assez choquant de voir le monde de "plusieurs Dieux" devenir le monde d'un seul Dieu unique !"
C'est certainement vrai, mais c'est aussi ne pas en dire assez. L'univers symbolique des européens a été pénétré très difficilement par l'idée monolâtre des religions moyen-orientales, et qui ne sont pas d'ailleurs que des cultes de l'unique :
- L'un des traits le plus notable de ce monothéisme est celui de son anthropocentrisme fixiste qui fait des hommes une entité collective partageant une seule et même destinée. Il y a l'Homme, universel, tandis que pour les partisans du "poly" ce sont les hommes, leurs mythes et leur(s) dieu(x).
- Une certaine conception linéaire de l'histoire, où l'on retrouve un début absolu et une fin absolue tandis que les anciens voyaient plus là un engendrement de cycles sucessifs : les Yuga hindous, la roue bouddhiste, solstices ou cycles saisonniers chez les indo-européens, etc. Il n'y a pas d'eschatologie au sens biblique juif ou chrétien.
- Autre point essentiel, la sécularisation ou le désanchantement de l'imaginaire. Les anciens voyaient un cosmos "holiste" où terre et ciel constituent une même et seule réalité organique. Le judéo-christianisme conçoit d'une part un sacré invisible, hermétique, parfois obscur car très inacessible et ensuite un domaine profane, séculier. Le Christ dira d'ailleurs "rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu". La foi se privatise aussi, l'expérience du sacré n'est vivable que via son propre for intérieur d'où Dieu écoute les hommes et les hommes l'écoutent. Dans les différents paganismes européens le sacré est immanent et le monde tout entier jusqu'à l'échelle humaine est animé, vivant, comme si les dieux étaient parmi les hommes.
Sur ce point, petite anecdote, nombre d'historiens des idées comme Frédéric Rouvillois, Alain de Benoist, Marcel Gauchet dans une moindre mesure ou des grands spécialistes notoires du sujet comme Dumézil ou Mircea Eliade (spécialisé sur le sacré) pensent d'ailleurs que ces principes qui se verront ensuite sécularisés ont été précurseurs de la modernité occidentale.