Un autre jour, j´aurais regardé avec intérêt, mais la lumière ne la met pas en valeur. Couchée sur un vaste lit à baldaquins, elle attend. Quelques rayons de lumière se perdent sur ses joues creuses tandis que le vent soulève timidement des voiles déchirés. Des ombres drapées virevoltent sur le marbre d’un sol meurtri par le temps et se promènent également sur les murs dénudés partiellement, de leur beauté ancestrale. Des tableaux immenses jonchent les plans verticaux délabrés par l’humidité, auxquels l’humilité fait défaut. Les formes sont lisses, géométriques et continues et les couleurs claires. Deux statues triomphantes trônent dans cette chambre perchée. Elles sont blanches et les corps représentées, parfaits et artificiels.
Je m’en vais ailleurs. Me voila dans le salon.
Une table s’annonce jusqu’à l’infini semble t-il. L’obscurité abondante pare mon sens visuel, mais les lieux sont extraordinaires. Des centaines de lustres en or et cristal peuplent les somptueux plafonds qui regorgent de bois et de marbres travaillés finement. Les fauteuils faits de velours et en chêne encerclent, en ordre, le meuble gigantesque. Des coupes en argent avec rubis incrustés gisent chaotiquement aux côtés d’assiettes en porcelaine peinte. Les tapisseries polychromes recouvrent une surface significative des murs et se logent tantôt sur le plancher face aux parois en briques dévoilées.
La traversée de la pièce, titanesque en toute proportion, en devient angoissante, on cherche la fin au travers de l’écume des ombres soupirantes à chaque pas alors que le début se perd dans les brumes des ténèbres naissantes. Une porte en fer monumentale se dégage des pierres aux formes rectangulaires d’un mur avachi. Un battant est peu ouvert, assez pour qu’un effluve de Soleil s’immisce discrètement dans le royaume d’Hadès.
La chapelle de l’édifice fortifié se situe dans ses souterrains profonds. Un pénible et exigu escalier en colimaçon y mène. La cavité est hors norme. Le moindre bruit résonne comme les cors de chasse sonnant l’assaut lors d’une bataille rangée. Quelques stalactites ont germé entre les colossales colonnes en marbre blanc. Ce lieu de prière empeste l’humidité et une pourriture… Des croix en or recouvrent les murs tandis que des peintures du Christ pullulent entre elles. Les sièges sont sculptés avec détails. L’autel est en argent et au dessus des objets d’or sertis de pierres précieuses submergent la surface de celui-ci. Des centaines de chandeliers reposent au bas des parois accompagnés de milliers de cierges. Quelques tintements de gouttes d’eau s’écrasant sur le sol glacé par l’amertume des abysses rythment l’ambiance mystique. Un vitrail étriqué se niche en haut de la haute nef et arrose les dalles d’un kaléidoscope dont le rubescent domine. Ces rayons, lors de rencontres fortuites avec l’opulente masse de métaux, produisent des reflets diaprés très étranges. L’atmosphère, au delà du recueillement et de la piété, en devient dérangeante…
Les couloirs sont poussiéreux et vides. La herse rouillée devient l’adversaire redoutable à l’entrée. La masse de métal est coincée cependant son devenir hasardeux rend son franchissement périlleux. La pourriture est le cancer des bois du pont-levis, mais celui-ci n’a pas rendu l’âme. Les fosses, emplies d’immondices d’origines inconnues et diverses, dégagent une abomination olfactive. L’innommable est visuel… Les flots de putridité glissent et s’invitent partout.
Les jardins ne sont pas épargnés par cette invasion. Ils restent verdoyant, mais les mauvaises herbes ont pris la place des roses et plantes princières. Les statues, jadis glorieuses au milieu des parterres de fleurs multicolores, ont une nouvelle peau, celle des ronces, et un parvis d’orties. L’eau ne coule plus dans les fontaines et les feuilles putréfiées remplissent les bassins. Les belles allées ne sont plus reconnaissables, garnies de ronciers innombrables, alors que les arbres aux formes tortueuses s’étendent à en empêcher le sol d’être touché par le Soleil. La nature se lance à l’attaque du château…
On l’entend venir. Elle attend.
La chambre est belle et la légende est en marche.
Il est dans la pièce, marche doucement et la contemple, sa belle. Elle est comme lui, et un sourire satisfait naît de ses lèvres rougeoyantes. Il touche les draps, puis s’assied sur le lit. Sa main explore les paumes de la promise, puis remonte jusqu’au visage. Sa tête s’avance… Le Prince des Ténèbres embrasse le cadavre putréfiant de la princesse. Ses lèvres incandescentes se posent lentement sur la chair pourrie, d’où les vers s’enfuient alertés par la chaleur démoniaque. Les scarabées sortent par centaines des pieds de l’être maléfiques, alors que des milliers d’êtres gluants affleurent à la surface des peaux desséchées de la femme…