Reposte, je viens d´apprendre qu´il est interdit de mettre des smilies et des titres de sujet flous ici. Tant mieux, j´en profite pour corriger mes erreurs.
POISSON D´AVRIL
"Et merde, José. Pourquoi continues-tu de faire ça?"
Elle baissa la tête et s´appuya contre la table pour mieux réfléchir. Les yeux fermés et une main dans le front, elle semblait si concentrée que même un météore passant devant la fenêtre n´aurait pu l´alerter.
"Ça fait combien de temps? Dis-moi le, et sans tourner autour du pot cette fois, déclara-t-elle, une mèche rousse en travers du front."
"Pas bea… beaucoup de… de temps."Réussit-elle à articuler dans son foulard bleu ciel.
"Mais tu vas me le dire!!! Je vais t´en foutre des pas beaucoup de temps. Tu sais que c´est moi qui commande ici, que tu le veuilles ou non. Alors tu vas me dire depuis combien semaine ou de mois il n´est plus là."
José, la petite blonde, tremblait sur son siège. Le manteau encore trempé de l´averse à l´extérieur et les joues rouges, personne n´aurait pu dire si c´était parce qu´elle avait honte, peur ou froid. Les yeux globuleux de Marie-Simone Larivière la fixaient d´un air mauvais.
Si elle avait su, José n´aurait sûrement pas ouvert la trappe, n´aurait sûrement pas libéré l´animal. Pourtant, les yeux criant de liberté de la bête avaient eu raison de sa conscience, encore. C´était comme ça chaque fois, et chaque fois, sa supérieure l´engueulait comme du poisson pourri. José ignorait la raison pour laquelle Mme Larivière, comme elle obligeait tout son personnel à l´appeler, revenait sans cesse avec un nouveau spécimen à enfermer.
Cette femme était folle, avait-elle décidé un jour qu´elle nourrissait la bête. Depuis ce temps, elle prenait un malin plaisir à toutes les libérer dès qu´elle en avait envie. Elle avait toujours abhorré les cages, les clôtures, les grillages. Elle n´allait quand même pas passer toute sa carrière à changer l´eau de ce pauvre animal.
"Trois semaines." Dit-elle timidement.
"Trois semaines! Trois semaines que tu l´as laissé partir. Tu sais qu´ils ne redeviennent pas sauvages. Où crois-tu qu´ils vont lorsque tu les "libère"? Ajouta-t-elle avec un demi-sourire. Ils meurent! Oui, ils meurent parce que là où tu les envoie, ils n´ont aucune chance de s´en sortir."
"C´est faux, il vont vers un monde meilleur."
"Un monde meilleur tu peux le dire, oui."
Troublée, José détourna les yeux de la femme rousse en colère devant elle. Les murs du bureau étaient badigeonnés d´une peinture verte et terne. Par-dessus s´étendaient de petits cadres de tailles différentes dont un plutôt gigantesque représentant Mme Larivière dans une pose théâtrale qui devait être une tentative de moue séductrice peu flatteuse pour la propriétaire du visage encadré.
Et si c´était vrai, si ils se noyaient vraiment quand elle les libérait. Chamboulée par cette pensée alarmante, elle repris contact avec le regard de Mme Larivière.
"Quand j´ai amené la dernière de tes victimes, parce qu´on peut dire avec assurance que c´en est une, j´ai pensé que tu me referais le coup, José. C´est pourquoi j´ai regardé chaque matin ce triste condamné. Quand j´ai remarqué que tu avais fini par relâcher ce malheureux, j´ai attendu, attendu que tu viennes me l´avouer. Comme ça ne s´est pas produit, j´ai fait un tour à l´animalerie pour voir les nouveaux arrivages."
Elle sorti de sous son bureau un nouvel animal, déjà enfermé, qui s´était tenu bien tranquille jusque là. La bête, toute jeune, fixait José d´un air innocent.
"José, tu vas aller le placer où il doit aller, et si je te reprend à libérer les animaux, tu ne travailleras plus pour moi. Est-ce clair."
"Oui, Mme Larivière"
Sortant du bureau de son insipide patronne bornée, tenant par la poignée la prison du pauvre nouveau venu, José se dirigea vers son comptoir. Avec un air las, elle ouvrit le sac et aménagea les nouveaux quartiers de celui qu´elle avait baptisé Jaws à cause de son air relativement féroce. Assise dans son fauteuil de réceptionniste, José repassait le discours de Mme Larivière en changeant les dates de son calendrier en bois, du mois de mars à celui d´avril. Devait-elle libérer une fois de plus son nouvel ami, lui qui avait l´air si triste enfermé comme il l´était. Après quelques minutes de réflexion, elle décida que le jeu en valait la chandelle. Prenant son courage à deux mains, elle ouvrit sans faire de bruit la petite trappe et saisi l´animal. Elle se dirigea vers la salle de bain et le déposa dans la cuvette des toilettes.
En tirant la chasse, elle versa une larme pour le petit poisson rouge qui tournoyait vers les tuyaux de l´édifice. Au moins, pensait-elle, il y en aurait un de nous deux qui serait libre à nouveau.