Bonjour à tous. Je poste donc le premier chapitre d´une histoire qui n´en comporte que deux pour l´instant et que je ne suis pas sur de finir mais que j´imagine quand même continuer. Ce premier chapitre est plus un exercice de style, on pourrait dire, et est un peu moins bien je pense que le deuxième, qui en plus d´être un exercice de style de meilleur facture, apporte aussi des élements intéressants. Voilà donc:
- I. -
À un moment dans sa vie, un homme, un être humain, doit choisir ce qu’il est. Sage, solitaire, cynique, désespéré, médiocre. Il y’en a tant. Edward, Spike, Billy, et Eva, sont quatre amis d’enfance, s’apprêtent à affronter l’âge adulte, le monde et eux-mêmes.
Dans une cave sombre et sale, des rires s’envolent et s’écroulent, des conversations naissent et explosent, des personnalités se mélangent sur une même longueur d’onde. Une des raisons qui fait qu’on peut redouter de parler de soi, c’est la peur d’être incompris. Ces quatre êtres, eux, n’ont plus de secret les uns pour les autres. Dire qu’ils vivent en parfaite harmonie, serait trop grandiloquent pour pouvoir être vrai, mais, en tout cas, ils co-existent en harmonie. Une belle harmonie, ils diraient, si on leur demandait leur avis. Edward se demande avec amusement s’il n’y a pas plus d’alcool dans sa sueur que dans le verre de whisky qui le nargue sur la table. Blond aux yeux bleus, le visage typiquement germanique, l’allure posée, son sourire exprime la satisfaction qu’il a d’être heureux.
« - Je lève mon verre à l’avenir et à toutes ses promesses ! »
Ses amis l’imitent dans un geste spontané. Spike, un jeune homme doucement cynique, mais amusé, et amusant. Le regard perçant, laissant deviner un long vécu malgré son jeune âge, l’iris bleu acier dure comme la pierre, son regard se pose et s’envole comme un juge magnifique et terrifiant. Lui aussi a bu. Des cheveux noirs ébouriffés, un bouc imposant, un visage de loup. Tous ces artifices ne prennent pas auprès de ses amis, et il en est bien content, il en rit. Spike est aussi, accessoirement, un homme à femmes, ou un coureur de jupons, l’expression pour le qualifier changeant selon que l’ont soit soi-même un homme ou une femme.
« - Récemment, j’ai connu une femme, une beauté. Elle était habitée du démon du désir. Le même démon qui me dévore. Alors, je l’ai dévoré, termine-t-il en riant. »
C’est fou ce que l’on peut être maladroit et médiocre, quand on a bu. Parfois, aussi, on devient génial, mais il est difficile de discerner ces deux états d’esprit.
« - Moi, je connais l’amour avec un délicieux bonbon qui n’en finit jamais de se consumer, et qui n’en finira jamais ! s’écrit Billy, le ton poète, aux bras d’Eva. »
Ils rient. Billy est aux antipodes de Spike, mais il s’agit là de deux opposés qui se rejoignent. Arborant avec fierté le style de la dépravation, ils portent des vêtements larges dénués de bon goût, et son corps comme ses habits pend mollement au mince fil de sa volonté. Mais, cela n’est qu’apparence, et dans le fond Billy est heureux, enfin, plutôt. Le corps et le visage minces, le visage réfléchit, et fatigué, des cheveux blonds mi-longs et dorés, les joues confortables et, un peu rose, un air de bonhomie, caché sous un air de loque humaine. Peut-être qu’en réalité, chacun de ces airs est un mirage, un vieux rideau troué plein de poussière, arrivant tout de même à cacher la lumière.
« - Billy… Spike… Eva… »
Edward scrute uns à uns les concernés.
« - Je veux partager avec vous une sensation qui encourage à l’optimisme. J’ai le sentiment d’être en ébullition… Mon corps est prêt à exploser, sous le poids de l’envie que j’ai, de me lancer à la conquête du monde. J’ai hâte d’y être. Et alors, j’érigerai un drapeau à nos noms, sur le sommet de la terre, et je ferai un doigt d’honneur immense et majestueux comme une montagne à l’humanité. »
Rires et démarches maladroites. Quatre silhouettes se détachent, sur le sol humide de la rue, qui brille timidement sous les lampadaires, faux soleils de la nuit. Billy et Eva, bras dessus bras dessous, Edward et Spike, les mains dans les poches, se sentant comme des Dieux, et jugeant avec allégresse chaque particule passant sous leur regard, comme dans une symbiose égocentrique, comme un seul homme se croyant superieur au monde, mais à deux.
« - Il n’y a qu’une place sur le trône, au sommet, dit Spike, le regard malicieux.
- Mais oui, mais oui. Depuis quand les femmes amènent à la grandeur, hein ? »
Ils rient encore, mais ce n’est plus la peine de le préciser, car ils rient sans arrêt. Pathétique ? Sympathique, si on prend la peine de les regarder sans cynisme. Edward, jusqu’ici, a tissé une relation équilibrée avec la gente féminine, mais, et il se l’avoue, les conquêtes de Spike lui font envie. Spike pourrait néanmoins lui en dire long, sur ce que ça n’est pas grand et superbe, que d’avoir toujours plus peur de s’ouvrir à force de relations à la durée de vie aussi éphémère que celle d’un carré de chocolat dans la bouche d’une femme. Mais il se garde d’en parler. Le groupe s’engouffre dans l’antre d’un bar, une caverne tentatrice, qui, parfois, ne laisse pas ressortir ses visiteurs.
Eva est assise devant le comptoir. Ses longues jambes, à moitié dénudées, douces, et au teint uni, s’étirent sur sa chaise sur élevée. Elle porte une magnifique robe noire, magnifique sur une femme, touchante sur cette fille, cette fille dégageant tant de charme. Cette fille aux lèvres rouges, généreuses et délicieuses, comme des cerises regorgeant d’un sirop sucré. Cette fille au visage rond, et tendre comme une pêche. Des cheveux aux filets rouges, brillants comme la flamme du désir. Des yeux bleus d’enfant, perdus dans un vert, voguant sur des rêves. On devine sa peau brûlante sous sa robe de soie. Billy est perdu. Est-ce une fille, ou déjà une femme ? Est-ce que lui alors serait assez homme, et plus trop enfant, pour savoir la garder ? Eva brille sous la lumière de la pièce comme la statue d’une déesse sous un soleil brûlant. Elle a un verre à la main, et le porte à ses lèvres. Billy porte un regard désabusé sur ce qui l’entoure. Il sait que ses amis tiennent à lui, et il tient à eux, mais il sait qu’il est moins capable du sentiment d’amour qu’ils ne le sont. Hormis pour cette fille, cette femme, qui l’obsède et qui le hante. Avec soulagement, il observe que malgré tout sa nonchalance et son désintérêt pour tout le reste n’est pas mort, et qu’il arrive encore à regarder les inconnus avec une absence d’émotion touchant à l’indifférence la plus totale. Malgré sa volonté, il sent qu’Eva le sort de sa marginalité, le tire vers la normalité, vers l’amour, la compréhension, et tout cela. Il est terrifié à l’idée d’être sincère. Sur ce, Spike se lève, le visage rouge et enjoué.
« - Les amis !… Je propose qu’on aille faire les cons !… »
Idiots et hébétés, les quatre amis se lèvent, et sortent dans les rues, en courant, en criant, en remuant le silence avec la maladresse d’un ami qui vous secoue le matin alors que vous dormez. C’est une sensation grisante que de redevenir enfant et de perdre son bon sens et sa retenu, d’emmerder le monde comme pour clamer haut et fort que l’on est vivant et pas encore totalement atrophié par les convenances. Alors que ses amis se lancent tout habillés dans une fontaine publique, comme pour y diluer telles des éponges l’alcool qu’ils ont ingurgité, Edward regarde les étoiles dormir. « L’avenir, il me laisse plein de possibilités, pense-t-il. C’est ici qu’il commence et que meurt le passé. Il faut que je m’y fasse. Jamais, jamais je ne me ferai entubé. C’est moi qui dois le vaincre. Je mettrai les étoiles à mes pieds, et elles arrêteront de me narguer. Je tiendrai le ciel en laisse ! L’avenir m’appartient ! »