Deux heures du mat’. J’ai la dalle. M’apprendra à pas bouffer, tiens ! J’ouvre la porte du frigo –pas de magnets dessus, j’ai horreur de ces saletés. Dedans… et bien dedans… Pas grand-chose, à vrai dire. Pas grand-chose de consommable immédiatement s’entend. À part une boite de kiris. Je chope une de ces petites portions entourées de papier alu’ savamment plié. La dernière. Connaissez-vous le plaisir de mordre à pleines dents dans un de ces carrés blancs et crémeux, froid à en faire mal ? Si ce n’est pas le cas, je vous invite à vous y initier au plus vite. À la faible lueur dispensée par la minuscule ampoule de l’intérieur de mon réfrigérateur – me suis toujours demandé si elle restait allumée quand on referme la porte – je me débats avec cette saloperie d’emballage. Malgré les efforts conjugués de mes deux mains et le prompt renfort de mon encéphale embué, cette enflure de bordel de matière, de non pensant, d’inanimé me prend en défaut et m’échappe. Of course, dans la gracieuse courbe que décrit l’ensemble en direction du sol – d’une propreté douteuse – le fromage frais se libère. Pour mieux s’étaler par terre. J’ai sous les yeux la reproduction miniature de ce que donne un homme qui se jette du vingt septième étage – couleur et ossature en moins. Je reste tout d’abord perplexe devant ce qui pourrait être interprété comme l’échec de l’esprit face à la matière inerte. Puis, me ressaisissant – ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, que diable, loin de là – je me mets en quête d’une éponge susceptible de plonger cet exemple de ma légendaire adresse dans l’oubli. Et là, problème. A pas. J’ai beau fouiller, bouffer toutes mes maigres ressources mentales – à cette heure en particulier, elles sont très restreintes – je ne trouve rien. À défaut de grives, on mange du merle, un simple mouchoir fera l’affaire.
Tout ceci m’a passablement perturbé, malgré les apparences, et pour une raison que j’ignore. Le ventre toujours aussi vide que les caisses de l’État, je m’assieds dans un fauteuil et somnole jusqu’au matin.
Je me lève alors et retourne dans la cuisine. Devant l’armoire-à-froid, seul témoin de l’affrontement de la veille, une vague trace plus claire sur le carrelage. Et c’est quand je tente de me raisonner, de m’intimer d’oublier tout ça que le problème me revient de plein fouet. Y a plus rien à grailler. C’est tout juste s’il me reste mon fidèle café. Les magasins ne sont pas encore ouverts. Il me faut patienter. Je retourne donc dans mon fauteuil et sombre dans un coma para-vide-stomacal.
Mes rêves sont agités. Une tribu de kiris – aussi grand que moi les enflures – m’encerclent, lances à la main, en chantant et dansant. Le cliché même du rite indien de la danse de la pluie. Ils enlèvent leur putain d’emballage. Ces saloperies se foutent sciemment de ma gueule. J’irai bien tous les aplatir sur une big tranche de pain, mais je n’en ai pas et suis attaché. J’enrage donc, impuissant humain victime de la création de ses semblables, laquelle a prit un tour démoniaque.
L’un d’eux est étrange, plus gros, mais aussi comme sculpté de figures géométriques. Je ne tarde pas à deviner qu’il s’agit du sorcier du clan. Il me parle, d’abord en kirien, puis en humain.
- Tu as failli. Tu as défié l’un de nos frères en combat singulier, et tu as perdu. Ton honneur a été bafoué. Tu dois le venger dans le sang, dans ton sang.
Et les autres se mettent à chanter, pendant que je me tortille au sol :
HARA KIRI ! HARA KIRI ! HARA KIRI !
Ils que scandent, ça me pilonne le crâne. Fermez-là ! Vos gueules, produits laitiers et périssables ! Allez moisir plus loi !
HARA KIRI ! HARA KIRI ! HARA KIRI !
Mais ils ont raison. J’ai échoué. Je n’ai plus rien à faire ici…
HARA KIRI ! HARA KIRI ! HARA KIRI !
ET meeeeeeeeeeeeeeeeeerde ><