Par Tania Sanders
"Il faut parfois tout perdre pour savoir ce à quoi on tenait vraiment..."
Anonyme
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L´avenue principale était aussi morte que le reste de la ville. L’idée de penser qu’autrefois elle avait débordé de vie était presque dérangeante tant elle était devenue sinistre et silencieuse. Ce n’était plus qu’une succession de bâtiments froids et déserts, abandonnés aux caprices de la nature.
Le vent dispersait des débris et des papiers de toutes sortes qui tourbillonnaient avec véhémence sur la chaussée. Sur la route proprement dite, divers véhicules de toutes formes et de toutes tailles s’étaient agglutinés en un carambolage monstrueux. Une seule chose était constante dans ce paysage apocalyptique : les cadavres. Il y en avait partout. Dans les épaves de voitures, sur les trottoirs, sur les seuils des maisons et des magasins... Aucun édifice n’avait été épargné. Le chaos était général.
Audrey avançait d´un pas rapide, s´efforçant de ne pas trébucher sur les innombrables corps qui jonchaient son chemin. La lumière de sa lampe torche, outre l’éclat blafard des cieux, était la seule à éclairer la scène.
Dans la pénombre de la ville abandonnée, la jeune femme ne pouvait voir le nombre impressionnant de défunts qui l’entourait, mais elle pouvait aisément les sentir. Les émanations de chairs putréfiées transperçaient le foulard qui recouvrait presque entièrement son visage juvénile, ne laissant apparaître que ses yeux fatigués. Le tissu était pourtant épais, mais rien n’y faisait. L’odeur infecte s’insinuait dans ses narines en dépit de tout. Il y a quelques jours encore, le simple fait de la respirer l’aurait faite vomir, mais maintenant, elle s’y était presque habituée…
Audrey était habillée d’un sweat-shirt gris et d’une jupe noire qui lui descendait jusqu’au-dessus des genoux. Ses longs cheveux bruns, noués en queue de cheval, tombaient négligemment sur un sac à dos surmonté d’un impressionnant Famas en bandoulière. Une trousse de secours militaire se balançait en cadence au rythme de ses hanches. Le bruit de ses bottes était le seul à transpercer le lourd silence qui baignait l’atmosphère. Il se répercutait sur les murs des maisons avec un sinistre écho, rendant sa progression plus pénible encore.
La jeune femme s’arrêta un instant pour souffler. Elle se trouvait près d’une voiture couverte de sang séché et de poussière. Une Cadillac, à en croire le logo fixé sur le capot. Un corps en état de décomposition avancé était assis à la place du conducteur. Sa tête, en partie cachée par une épaisse masse de cheveux faisandés, ne lui permit pas de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Cependant, la robe souillée de crasse de l’inconnue tentait de prouver qu’elle faisait partie de la deuxième catégorie…
Audrey détourna le regard de cette vision morbide. Presque inconsciemment, elle leva le nez vers le ciel. Le temps était dégagé ce soir. Au-dessus de sa tête, les étoiles brillaient, certaines seules dans leur coin, d’autres serrées les unes contre les autres, dessinant des constellations. La jeune femme se rappela avoir lu dans un magazine qu’il fallait des milliers d’années pour que leurs rayonnements ne parviennent jusqu’à la terre. Elle réalisa alors qu’elle ne contemplait peut-être que les images d’âmes disparues depuis des décennies. Cette pensée la fascina et l’effraya tout autant.
Bien que l’été fut proche, le fond de l’air était plutôt frais. La morsure glacée du vent contre la peau nue de ses jambes la fit frissonner. La halte avait assez duré. Elle reprit son chemin en quête d´un abri pour la nuit. Le salut se présenta sous la forme d’un supermarché aux vitrines défoncées.
La porte de la boutique avait été enfoncée et pendait mollement sur ses gonds. La main de la jeune femme se posa machinalement sur le canon du Famas. Audrey l’avait récupéré sur le cadavre d´un militaire. Elle avait toujours détesté les armes à feux. Mais bizarrement, le fait d’avoir cet instrument de mort à ses côtés, même si elle ne s’en était jamais servie, la rendait plus sereine. Le contact froid du métal entre ses doigts lui donna l’assurance nécessaire pour pénétrer dans les ténèbres du magasin.
Son premier réflexe fut d’appuyer sur l’interrupteur qui se trouvait à sa droite. Elle ne fut même pas surprise lorsque rien ne se passa. Audrey se reprocha mentalement sa stupidité. Le bâtiment, comme tous les autres en ville, avait été déserté par la fée électricité. C’était d’ailleurs le cas de toutes les localités qu’elle avait traversées ces deux dernières semaines. Pourquoi aurait-ce été différent ici ?
Elle s’avança plus avant dans le magasin. Un bruit de verre brisé accompagnait chacun de ses pas.
Sa lampe torche balaya les étagères sans dessus dessous, ultimes vestiges de la panique générale qui s’était emparée des gens alors que le monde s’écroulait. Tout avait été saccagé. Ce que les pillards n’avaient pu emporter avait été complètement détruit.
Le faisceau de la torche s’arrêta sur un présentoir à journaux pourvu de cette même pagaille qui embrasait la boutique tout entière. Plusieurs quotidiens aux pages jaunies y étaient entassés. Un seul et même mot, imprimé en gros caractère, pouvait se lire sur leur une : l’apocalypse !
Un bruit attira l’attention de la jeune femme. Elle se retourna promptement, braquant la lampe sur les ténèbres qui l’entouraient. Il n’y avait rien. En outre, le bruit (si tenté qu’il eut existé) avait cessé. Elle tendit l’oreille, mais ne perçut rien d’autre que le silence de l’infini. Cela devait être un mauvais tour de son esprit déjà bien éprouvé par les événements…
Haussant les épaules, elle continua son exploration du magasin. Alors qu’elle examinait un paquet contre lequel sa chaussure avait buté, le son recommença de plus belle. Cela ressemblait étrangement au bruit de quelqu’un marchant sur du verre brisé. Mais la sonorité du pas était des plus étrange. Cela n’avait franchement rien d’humain. De nouveau, sa lampe balaya le néant sans rien trouver. Le bruit s’était tu, mais cette fois, Audrey décela une présence quelque part autour d’elle. Elle n’était pas seule dans la boutique, cela ne faisait plus aucun doute.
Le souffle court, elle s’approcha encore. L’espace d’un instant, elle se demanda si les morts s’étaient relevés pour la dévorer. Comme dans les jeux vidéo devant lesquels son frère passé le plus clair de son temps libre… Chassant cette idée saugrenue de sa tête, elle s’avança lentement, un pied après l’autre. Un grognement déchira le silence. La jeune femme inclina la lampe vers le sol et son cœur manqua un battement. Un labrador se dressait devant elle, l’air mauvais. Une main sectionnée à hauteur du poignet trônait fièrement dans sa gueule écumante de bave.
- Gentil le chien…
Audrey eut un geste de recul. C’était la première créature vivante qu’elle rencontrait depuis des semaines, mais elle ne ressentit aucune joie. Au contraire, la vue de ce molosse l’effraya. Il n’avait rien du brave « toutou à sa mémére » et lorgnait plus du côté de « Cujo » que de celui de « Pluto. »
Ce dernier retroussa les babines, laissant apparaître ses crocs jaunis. Il grogna encore.
- Gentil…
Lors de son premier stage en milieu hospitalier, elle avait eut le « privilège » de recoudre un gamin que son caniche avait mordu à la main. La plaie était assez impressionnante pour un chien de petite taille, et sur le moment, elle s’était promise solennellement de ne jamais énerver le chihuahua de ses parents. Elle n’osait même pas imaginer les dégâts que ce labrador pouvait faire d’un coup de dent. La perspective de se faire arracher un doigt ne l’enchantait pas du tout.
Le molosse recracha la main pour toiser la jeune femme. Il grognait toujours, voyant probablement en elle un dîner bien plus succulent que le membre putréfié dont il venait de se débarasser. Audrey se força à ne pas le regarder dans les yeux. Mieux valait ne pas le provoquer...
Un instant, elle songea à tuer cette sombre créature avec le Famas, mais elle n´était même pas certaine de savoir l´utiliser. Et puis en aurait-elle le temps ? Une foule d´idées se bousculaient dans sa tête, finalement, elle choisissa celle qui lui semblait la moins insensée : la fuite.
Dans sa précipitation à reculer, son pied se déroba sur un quelconque obstacle. Elle tomba à la renverse. Le choc fut si violent qu’elle en eut le souffle coupé. Sa lampe lui échappa des mains et roula de quelques mètres sur le sol. Profitant de l’incident, le labrador passa à l’attaque. En deux temps trois mouvements, il fut sur elle. Ses terribles mâchoires se refermèrent sur sa jambe gauche. Par chance, le cuir épais de sa botte lui permis d’éviter le pire. A défaut d’un mollet en moins, elle en serait quitte pour un gros hématome…
Le chien s’acharnait sur sa chaussure. Audrey asséna un violent coup de talon à l’aide de son autre pied, touchant l’animal à la tête. La créature poussa un jappement aigu et lâcha enfin prise. La jeune femme se releva en quatrième vitesse pour récupérer la lampe. Ses doigts l’agrippèrent au moment même ou le molosse se redressait sur ses pattes. Il s’élança de nouveau, toutes griffes dehors. La jeune femme se protégea le visage avec le bras. Mauvais réflexe. Les crocs du labrador se plantèrent dans la partie charnue de son avant bras, lui arrachant un cri. Une douleur fulgurante lui remonta jusqu’en haut de l’épaule, cette fois il ne l’avait pas loupée !
Par instinct de conservation, elle frappa machinalement l’animal avec la lampe pour lui faire lâcher prise. Le troisième coup fut le bon. Le chien, sonné, s’étala sur le sol avec un bruit sourd. Le bras endolori, elle se détourna de son agresseur pour foncer vers une porte au fond du magasin. Fort heureusement, cette dernière n’était pas verrouillée. Elle l’ouvrit rapidement et referma le battant au nez et à la barbe du monstre qui lui fonçait encore dessus. Le labrador percuta la porte de plein fouet. Sans chercher à savoir s’il s’était tué sous le choc, Audrey en poussa le verrou, bloquant définitivement l’accès à son refuge.
La pièce en question était sommairement meublée. Il en émanait une odeur âcre d’humidité. A en croire la série de casiers qui se trouvait sur sa droite, cela devait être le vestiaire des employés. A première vue, il n’y avait pas de cadavre à l’horizon. Tant mieux…
Le chien aboya rageusement. Il pouvait toujours s’user les griffes contre la porte, jamais il ne lacérerait le métal. Audrey soupira, elle était en sécurité ici. La jeune femme se débarrassa rapidement de son barda, faisant la grimace lorsque la lanière de son sac effleura son bras meurtri. Elle remonta la manche de son sweat-shirt et fit la moue. La blessure était moche mais moins profonde qu’elle ne l’eut cru, du moins à la faible lueur de sa lampe torche. Du sang suintait légèrement de la plaie. Sans perdre un instant, elle fouilla la trousse de secours à la recherche de quoi se rafistoler. Le chien aboyait toujours mais elle l’ignora, préférant reporter son attention sur une chose plus urgente.
A l’aide de gestes rapides maintes fois répétés, Audrey commença à se recoudre, les joues empourprées et les yeux pleins de larmes. Alors qu’elle s’affairait, une foule de souvenirs plus douloureux encore que la morsure elle-même, remonta à la surface de son esprit. Tout ce cauchemar avait commencé trois mois plus tôt...
- Où que c´est qu´on va quand on meurt ?
La question avait de quoi surprendre, surtout venant d´un petit bonhomme de 6 ans. Audrey chercha désespérément une réponse à base d´anges et de Paradis, mais ce connard de Paul fut plus rapide.
- Nulle part petit gars, tu deviens de la bouffe pour asticot, c´est tout...
L´infirmière stagiaire lança un regard noir à son collègue, mais celui-ci ne le remarqua même pas. Son front était couvert de sueur et ses joues enflammées. La fièvre était en train de le ronger, cela ne faisait aucun doute. Il était probablement contaminé lui aussi. Lui comme tous les autres...
- Ca veut dire que je ne reverrais plus ma maman ?
Audrey reporta son attention vers le petit visage blafard qui lui faisait face. Les yeux rougis et la morve au nez, l´enfant faisait vraiment de la peine à voir. Sa voix était à peine audible, tant et si bien qu´elle cru l´avoir rêvée.
- Ne t´en fais pas bonhomme, susurra-t-elle, tu la reverras ta maman. Je te le promets.
Paul pouffa, un sourire cynique au coin des lèvres :
- Ouais, c´est ça...
La mère du bambin était morte le matin même. La promesse de la jeune femme n´était donc qu´un mensonge, mais celui-ci n´avait pour but que de laisser l´enfant partir la conscience tranquille. Un geste que Paul n´aurait sans doute même pas compris dans son état normal...
- La ferme, Scott !
Le petit être mourut quelques secondes plus tard, la bouche écumante de bave et les yeux grands ouverts. C´était fini.
Une larme solitaire roula sur la joue d´Audrey alors qu´elle baissait les paupières de la petite victime. Son collègue qui avait de plus en plus de mal à tenir sur ses jambes s´appuya contre un mur.
- Encore un de moins, souffla-t-il.
Il se laissa glisser jusqu´au sol, l´air dépité.
- Putain, on va tous y passer !
Audrey recouvrit le corps du défunt avec un drap blanc et se tourna vers l´aide soignant. Avant qu´elle ne puisse lui dire quoi que ce soit, il fut pris d´une quinte de toux. Lorsqu´elle vit une tâche pourpre apparaître sur son masque immaculé, la jeune femme regretta aussitôt de s´être emportée. Le malheureux était condamné à subir le même sort que le petit garçon, inutile de l´accabler davantage à cause du manque de tact qui le caractérisait.
Paul releva vers elle un visage au regard absent.
- Et merde, je crois que j´ai plus besoin de ça...
Il retira son masque de protection respiratoire et le lança rageusement sur le sol. Audrey s´avança vers lui pour l´aider à se relever. Il toussa encore, projetant quelques gouttes de sang sur la blouse de la jeune femme.
- Viens, déclara-t-elle, il faut t´allonger.
Il régnait une furieuse agitation dans la salle des fêtes de la petite ville industrielle de Verneuil. Des dizaines de malades étaient entassés pêle-mêle sur des lits de fortune, attendant la douce délivrance de la mort. Leurs proches, pour la plupart contaminés eux aussi, l´air hagard et les joues creusées par la fatigue, occasionnaient un brouhaha assourdissant. La salle pourtant immense, était tellement bondée que ses murs semblaient se refermer sur eux-mêmes. Autour d´Audrey, les infirmiers, les médecins et les militaires encore en état de pouvoir se rendre utile, étaient tous débordés. Entre l´accueil et les soins prodigués aux nouveaux malades, la distribution de médicaments et de couvertures, et l´évacuation des cadavres, ils n´avaient pas une seconde pour souffler.
La jeune femme déposa Paul sur un lit de camp aux draps défaits. L´aide soignant se laissa choir sur le matelas douteux, toussant et crachant.
- Je peux faire quelque chose pour toi ? Proposa Audrey.
- Laisse-moi crever en paix, marmonna l´intéressé en détournant la tête.
Elle allait répliquer quelque chose, lorsqu´un cri lui fit tourner la tête. Une femme d´une trentaine d´années venait de faire son apparition dans le bâtiment.
- Seigneur...
Tous les regards se tournèrent vers la nouvelle arrivante. La pauvre était complètement hystérique. Deux militaires tentaient de la maîtriser, mais elle se débattait furieusement à grands renforts de cris et de pleurs. Audrey déglutit bruyamment lorsqu´elle vit qu´elle tenait entre ses bras tremblants un nourrisson enveloppé d’une épaisse couverture. Les deux soldats, aidés d´un autre homme (peut-être le mari de la femme) parvinrent finalement à la maîtriser pour lui enlever le corps de son défunt enfant. Un terrible sentiment d´impuissance s´empara de la jeune femme devant l´horreur de la situation. Bon sang, tous ces gens étaient en train de mourir et elle ne pouvait rien faire pour eux. Rien. C´était injuste !
Une main compatissante se posa sur son épaule.
Le militaire portait un masque à gaz intégral, mais elle le reconnut sans la moindre difficulté. Il s´agissait d´une jeune recrue avec qui elle avait fait connaissance quelques heures plus tôt. Laurent quelque chose... 24 ans, un visage d’ange et un sourire à faire fondre n´importe quelle fille normalement constituée. En d´autres circonstances, elle aurait probablement "flashé" sur lui. Mais là...
- Vous tenez le coup ?
Sa voix douce se voulait rassurante. Audrey hocha tristement la tête. Qu´est-ce qu´il voulait qu´elle lui réponde ? Le monde s´écroulait autour d´eux...
Le soldat retira son masque à gaz. Des cernes étaient apparut aux coins de ses yeux fatigués. En le regardant de plus près, elle s´aperçut que son visage était bien pâle. Laurent avait la bouche grande ouverte, sans doute pour mieux respirer.
- Il ne faut pas vous laisser abattre. Tant qu´il y a de la vie, il y a de l´espoir !
Même contaminé, il continuait à se montrer d´un calme d´olympien et d´un optimiste sans faille.
- Comment faites-vous pour rester de marbre face à tout ça ?
Il fronça les sourcils :
- Quoi ?
- Vous… Vous vous rendez compte que vous êtes contaminé ?
Audrey serra les poings.
- Vous… Vous allez mourir Laurent… Comme tous ces pauvres gens qui nous entourent ! Cela ne vous fait donc rien ?
Le militaire baissa la tête. Lorsqu’il la releva, il ne souriait plus du tout.
- Qu’est-ce que je peux y faire ? M’apitoyer sur mon sort ou sur le leurs ? A quoi cela servirait ?
Sa voix d’ordinaire si posée, était emprunte de colère.
- Nous sommes tous condamnés à mourir Audrey, après tout ce n’est qu’un juste retour des choses ! Un jour ou l’autre ça devait bien finir par arriver... Avec tout ce que les hommes ont fait subir à cette planète depuis la nuit des temps, l’humanité était condamnée à recevoir un retour de manivelle en pleine gueule. C’était inévitable. On le savait tous, et pourtant cela ne nous a pas empêchés de continuer à tout détruire à petit feu. On est tous un peu responsable de ce qui est en train de se passer. A force de vouloir nous prendre pour dieu avec nos manipulations génétiques et autres expériences foireuses de laboratoire, nous avons poussé la nature à bout. Il est normal qu’elle se venge, non ?
Laurent avait balancé tout ça d’une seule traite. La jeune infirmière, abasourdie par ce flot de paroles ne lui répondit rien. Mais elle l’approuva mentalement. Ce qu’il venait de dire, elle l’avait pensé souvent…
Un coup de feu éclata. Laurent s’élança au pas de course vers l’origine de la détonation, Audrey sur les talons. Un petit attroupement s’était formé devant les toilettes des filles. Ils se frayèrent un chemin parmi la foule de curieux. Une nouvelle vision d’horreur les attendait.
Le 2ème classe Nicolas Berthier était un type bien. Le genre de gars qui n’hésitait pas à prendre la défense des faibles, comme ce jour ou il s’était dressé seul, face à une bande de délinquants qui terrorisait un ado boutonneux. Laurent et lui avaient fait leurs classes ensembles. Nicolas était affalé contre les casiers au fond de la pièce, un 9mm encore fumant dans les mains. Dans son souvenir, c’était un grand rouquin au visage clairsemé de tâche de rousseur au sourire timide. Maintenant, il ne restait plus de sa tête qu’une bouillie infâme. Sa cervelle avait littéralement éclaté, aspergeant les murs alentours de sang et d’esquilles d’os. Une vision qui hanterait son ami à Jamais.
Ce dernier déglutit bruyamment en s’avançant vers le cadavre. Il ne fallait pas s’appeler Einstein pour deviner qu’il s’était suicidé, peut-être pour fuir la terrible réalité qui l’entourait. A moins qu’il n’eut été contaminé et qu’il avait décidé d’abréger ses souffrances ? Personne ne le saurait jamais, mais son geste, transforma radicalement Laurent. Le visage du militaire se ferma, son sourire s’était définitivement éteint.
Paul mourut dans la soirée, Laurent le rejoignit quelques heures plus tard. Autour d´Audrey, il n´y avait plus que des cadavres et des contaminés.
De toutes les personnes présentes dans le gymnase, elle était la seule à ne pas encore avoir contracté la mystérieuse maladie qui ravageait la ville et la planète tout entière.
Personne ne savait au juste d´où était sorti ce virus meurtrier. Accident de laboratoire militaire ? Arme de destruction massive lancée par des terroristes fanatiques ? Ultime sursaut d´orgueil d´une nature bafouée par l´homme ? Nul ne le savait, mais une chose était sûre : cette saloperie était extrêmement virulente et provoquait la mort en à peine quelques heures. Aucune partie du globe n´avait été épargnée. Partout, les gens mourraient par millions. 72 heures à peine après l´apparition de cette pandémie extrême, la race humaine était déjà au bord du gouffre.
Dans les jours qui suivirent, les morts se multiplièrent autour de la jeune femme, jusqu´à ce qu´elle ne soit plus que la seule à être encore debout. Ses parents, sa famille, ses amis, ses collègues, tout le monde avait succombé au virus, alors pourquoi pas elle ?
Audrey ne présentait pas le moindre symptôme de cette foutue épidémie. Pas même la moindre petite quinte de toux. Elle qui n´était ni croyante ni irréprochable, qu´avait-elle de plus que les autres pour survivre ? Pourquoi sa misérable existence avait-elle été épargnée, alors que tant de vie de valeurs s’étaient éteintes ? Pourquoi ?
Cette question elle se l´était posée des dizaines de fois depuis le début de ce massacre, sans toutefois pouvoir y trouver de réponse. Seule, assise dans ces vestiaires lugubres, elle se laissa allé à pleurer. La vie valait-elle vraiment encore la peine d’être vécue ? Audrey en doutait fortement, mais puisqu’elle avait été épargnée par l’apocalypse, d’autres devaient s’en être sorti aussi. Elle ne pouvait être la dernière survivante. Statistiquement, c’était impossible. Le labrador qui s’acharnait toujours contre la porte en été d’ailleurs un parfait exemple. Il devait y avoir d’autres rescapés quelque part. A Paris ou dans ses environs, mais il devait forcément resté quelqu´un. Peut-être que l’un de ces miraculés pourrait lui redonner goût à la vie ? En tout cas cela valait le coup d’essayer…