LA MORT DE L’AUTRE
Elle était morte un jour pluvieux de novembre, partie, comme elle était entrée dans ma vie. Un bouleversement, le son du désespoir ne me quittait plus, il me hantait la nuit, je ne dormais plus. J’en étais incapable. Grâce à elle, je me sentais revivre, elle m’avait montré le chemin. Je me suis longtemps demandé pourquoi, j’ai tenté tant de fois de justifier ce qui s’était passé. On m’a dit que ce n’était pas prémédité, qu’elle s’était juste trouvée au mauvais moment, au mauvais endroit. Je ne les ai pas crus, j’ai crié si souvent pour trouver une réponse. Tout ce que j’entendais en retour, c’était l’écho de ma propre voix.
A son enterrement, il y avait tellement de monde, et je n’en connaissais pas la moitié ; des têtes qui m’étaient inconnues me serraient la main, la larme à l’œil, d’autres encore me prenaient dans leurs bras. Je me souviens même avoir aperçu l’inspecteur chargé de l’affaire, qui l’avait abandonnée dix jours après. Avec elle, une partie de ma vie venait de s’effondrer, et je me suis mis à douter de moi-même, à avoir des hallucinations, à entendre des voix. Je trouvais réconfort dans l’alcool, je fumais jour et nuit. J’étais détruit. Je me sentais perdu, je voyais que le sens d’une seule vie pouvait être réduit à néant en une fraction de seconde. J’avais peur, seul dans ma misère.
J’allais souvent sur sa tombe, une rose blanche à la main, je m’asseyais et je parlais. Je lui disais à quel point je pensais à elle, à chaque seconde de ma vie, à chacune de mes respirations, dans chacun de mes gestes. J’embrassais la rose, puis je la déposais délicatement sur la tombe.
***
Pour toutes les larmes que j’ai versées, pour tous les jours que je passais seul, sans elle, je voulais qu’ils souffrent autant que j’avais souffert. Je savais que cela ne me rendrait pas ma douce, mais j’avais besoin de quelque chose, d’une revanche, d’un but. Pour tout le monde, l’affaire était classée, le dossier mis dans une pile poussiéreuse. Une femme était morte, et ses criminels libres. Ce n’était pas fini.
C’est ainsi qu’avec un petit carnet rose dans une main, qu’elle m’avait offert en souvenir du jour où nous nous sommes rencontrés, et un appareil photo dans l’autre, j’entrepris de trouver les assassins de ma belle. La première chose que je fis fut de retourner sur ce qu’ils appellent tous les lieux du crime. Un trottoir. Une tâche presque effacée s’y trouvait. Elle était morte ici. Je voulais hurler, vomir et même pleurer. Mais je ne pouvais pas. Les gens marchaient sur cette tâche, sans savoir qu’il s’agissait de mon unique lien avec elle. Comme s’ils profanaient sa sépulture. Je les détestais et je voulais tous les frapper, leur faire comprendre. Je me suis contenté de prendre une photo de la tâche et de noter sur mon carnet l’heure et le lieu où je l‘avais prise.
En rentrant chez moi, je pris une bouteille de whisky et je m’allongeai sur mon lit. Notre lit. Je fixai le plafond, j’étais incapable d’assumer cette perte. Je suis resté ainsi pendant de longues minutes. J’avais mal. Soudain, je jetai la bouteille contre le mur, je criai de toutes mes forces et je tapai tous les objets que je voyais- les chaises, les tableaux, les revues -mais les larmes n’arrêtaient pas de couler. Ma haine, mon désespoir, tout se mélangeait, j’étais hors de contrôle. Je tombai sur le sol, épuisé, vidé et je me vidai. Je voulais mourir ici, noyé dans mon vomi, seul face à moi-même. Mais je ne devais pas, je voulais lui rendre justice, faire ce que je pouvais pour qu’elle soit fière de moi. J’aurais tout donné pour la voir sourire, à cette minute précise, n’aurait-ce été qu’une seconde. Elle était si belle.
Dix jours plus tard, je n’avais pas avancé. J’avais passé la semaine à boire, à pleurer et fumer. Je relisais tous les articles concernant le meurtre, je les connaissais par cœur, mais il me semble que j’espérais voir un détail, un indice pour me faire avancer. Toujours rien.
***
Dans la rue, je marchais péniblement, chaque pas me demandant un effort supplémentaire. Chaque regard des passants fut pour moi une épreuve. Savaient-ils que derrière mon grand manteau noir, derrière mes lunettes aussi sombres que mon âme, il y avait ma chair, ma chair meurtrie par la douleur, mon cœur rongé par les larmes, mon âme ternie par la haine ? Et savaient-ils que derrière tous ces accessoires s’y trouvait un homme qui avait tout perdu, prêt à vendre tout son « moi intérieur » au seigneur des ténèbres ? Au détour d’une rue, je vis une ruelle, et dans des morceaux de cartons, un homme. Un vagabond, un errant, une âme perdue. Le monde ne l’avait pas accepté, alors il n’avait pas le droit de vivre. Il ne me remarqua même pas. Je restai là un moment, puis je m’approchai de lui. Je pris mon portefeuille – qui devait contenir quelques gros billets – et les lui tendit. Il les refusa.
« Ce n’est pas avec de l’argent que ma vie sera meilleure, monsieur.
- Vous voulez mon manteau ? Cela ne rendra pas votre vie meilleure, mais vous aurez moins froid. Ils prévoient des chutes de neige cette nuit.
- Je veux bien, mais et vous ?
- Prenez-le. »
Je lui tendis mon manteau, et il s’empressa de l’enfiler. J’avais une question à lui poser, qui me rongeait de l’intérieur :
« Qu’est-ce qui rendrait votre vie meilleure ? »
Il me regarda, s’avança vers moi et me serra dans ses bras. Si j’avais été dans mon état normal, je l’aurais repoussé. Mais pas ce soir. Il me regarda à nouveau, puis dit :
« J’aimerai un dernier adieu à celle que j’aime. »
Ironique, n’est ce pas, comme le passé vous rattrape toujours. Vous avez beau feindre de l’oublier, le repousser, il est toujours là, plus fort, plus puissant. Et votre seule chance est de le regarder dans les yeux.
« Où est-elle ? Lui demandais-je
- A une centaine de kilomètres, dans une petite ville dont le nom est depuis longtemps oublié... »
Je le regardais, je ne savais quoi faire. L’aider ? Donner en lui un espoir qui m’a quitté ?
« Je vais vous emmener. »
***
Une semaine plus tard, on y était. La ville dans laquelle nous étions me paraissait désespérément vide. Il n y avait personne, les habitations condamnées pour la plupart. Une ville fantôme. Je doutais que sa douce résidât ici.
« Où est-elle ? Demandais-je
- Un peu plus loin, en bas de cette colline. »
Il me désigna du doigt un petit chemin boueux, dont on ne voyait pas l’issue. Cela me rappelait ma situation. Une route dont je ne voyais pas la fin, dont les contours étaient incertains. L’endroit où le point de non-retour était franchi. Une route tâchée du sang de celle que je ne cesserais jamais d’aimer.
C’est ainsi que nous nous sommes mis à marcher vers la fin de cette route. J’avais le sentiment qu’au-delà de ce chemin, il y avait une vie qui se terminait. Je le voyais dans ses yeux. J’étais sur de repartir seul chez moi.
Le destin. Un coup du sort. Mon dieu, je vous le demande encore : pourquoi ?
C’était un cimetière. Morte, elle était morte. Je ne me suis pas aperçu que nous recherchions en fait la même chose, lui et moi. La paix intérieure.
La vie nous plaît quand elle devient ce que nous voulons. Mais parfois, il faut savoir changer les choix que nous faisons. On passe tout notre temps à essayer d’atteindre les buts que l’on se fixe, sans chercher à comprendre pourquoi nos vrais destins sont cachés en nous, cachés derrière la haine et la violence. Les meurtriers n’avaient finalement pas d’importance. Vouloir se venger n’est qu’un prétexte éphémère. Une tentative désespérée pour retrouver à n’importe quel prix ceux que l’on aime. Désormais, je voyais la lumière, parce que la seule façon d’honorer sa mort était le souvenir.
***
En rentrant chez moi, je me suis allongé sur notre lit et j’ai souri. Je ne me suis plus jamais réveillé depuis.
FIN