Une musique glauque et hypnotique résonne dans l’appartement de Stef’. Nous sommes au mois d’août, un samedi. Autour d’une table couverte de cannetes vides, assis dans des sièges de fortune, je demande à Mike dans quelle boite nous allons.
« Next Time »
On se prépare, vêtements fashion, lunettes clinquante, bouteilles d’alcools… On s’affaire pour ajuster les coiffures et couvre chefs des plus stylés. Le rythme nous entraîne dans notre coquetterie et quête de superficialité d’un soir.
« Oublies pas le matos Mika ! »
La porte fermée, on se retrouve tout les trois dans l’ascenseur, excités à l’idée de la nuit. Stef’ danse un peu, ce qui nous amuse…
« Hé Stéf’ ! Il n’y a plus de musiques, tu es déjà déf’ ? »
Dans la rue, nos regards hautains dévisagent à travers des vitres teintées miniatures les badauds pantois. La voiture customisée rugit puis les basses de la musique retentissent. Chacun essaie de reconnaître les titres, à savoir où il les a entendu, quelle version est-ce…
« Ah, celui-ci Au Mix Club il y a une semaine ! »
« Ringard, au White il y a trois semaines ! »
Des voix électriques sortent des amplis, le son saturé se jette hors du véhicule propulsé à une vitesse démente…
Les pneus crissent, l’adrénaline est omniprésente et plus oppressante. On sort de la carcasse de métal avec vivacité puis on vide les bouteilles. Les grimaces sont légions sur les visages mais on continue de boire. Elles sont vides et on les jette au loin.
Nous marchons vers le « Next Time » fièrement et en vérifiant qu’on ait bien nos pass. La queue est limitée, on se place à la fin. Ca avance vite… On entre sans problème.
La décoration est sordide, tout est crasseux et en noir. Le son puissant donne l’impression d’avoir l’âme qui vibre en cœur avec la musique et les oreilles en sont les victimes.
On se faufile à travers une foule compacte et jeune. Les visages se croisent, les lunettes cachent souvent les pupilles dilatées… Le podium est atteint, Mike réussit à grimper sur le premier palier. Il me fait un signe discret des yeux…
On porte chacun une main à nos bouches, puis on déglutit. La nuit continue, régulée par la musique ensorcelante et exaltante. Les heures défilent, puis nos corps et âmes semblent faire un avec le rythme. La fatigue est chassée hors de nous et une énergie excessive nous empli. Les jambes s’agitent nerveusement, les mouvements se font robotique pour Mika’ et exubérant pour Stef’… Nous dominons le dance floor du haut du podium. Le son résonne… Dans nos âmes. On vibre à l’unisson et nous sommes des machines.
Je sens des nausées, je descends sur la piste et je tire les bras de mes amis. Ils m’accompagnent au loin puis on parle. On se repose et on discute en attendant que mon mal passe. Mika a les mêmes symptômes que moi, on se regarde inquiets.
« Ca va aller. »
« Ouais ça arrive des fois, ça passera. »
Mika part vomir, mais il ne recrache que sa bile. Je me retiens, je déteste ça… On este la, à parler de tout et de rien. Il se sent mieux, pas moi. Ils veulent revenir à l’intérieur… En marchant, je commence à sentir des choses bizarrement. Plus précisément, je ressens étrangement… Mon crâne s’effondre, j’ai l’impression de vaciller mais mon corps avance toujours normalement. Le monde extérieur… S’efface. Je… Je ne suis plus dans mon corps ! Je marche à côté ! J’ai la sensation de tenir mes membres au bout de ficelles et de les agiter gauchement.
Tout redevient normal d’un coup, et mes deux amis continue leur progression sans rien remarquer. Je suis ahuri et je ne dis rien.
A l’intérieur, je m’étale sur une banquette et je les laisse, seuls, aller sur le podium. Couché, mon regard vide vogue de visage en visage… Je me sens seul, isolé et cela malgré la foule omniprésente. Le sol est jonché de milliers de bouts de papier. Je les observe. Des pensées resurgissent, mon montrant mon passé, ma vie, mes peurs, mes échecs, mes regrets… Les images sont fortes et j’ai envie de pleurer. Tout s’arrête. J’ai une sensation de vide, un vide spatial. L’oppression me guette et se jette comme une guêpe affolée. Les prunelles folles, je vois les morceaux de papiers se lever. J’en suis bouche bée et apeuré. Un sifflement strident agresse mes oreilles puis l’armada de glucose fonce vers moi. Ils sont aiguisés comme des lames de rasseoir, je le sais. J’avale ma peur. Je vois mon sang giclé. Ceci n’est pas la réalité. Je me le répète. Ce n’est pas ma réalité.
Terrifié, je ne bouge plus. Que peut-il m’arriver de pire ? Chaque objet ou personne m’angoisse. Il ne faut pas que je ne pense à rien, sinon les idées négatives ou mon passé vont transformer ce que je ressens en cauchemar. Je ne veux pas me retrouver projeter dans un film d’épouvante pour le vivre. Non. Je dois surmonter mon effroi et mes hallucinations. Je le dois. Mais pour qui ?
Je me force à croire en des choses anodines. A garder les yeux ouverts. Ne pas m’endormir. Ne pas lâcher prise et rester dans la réalité, afin de ne pas me précipiter dans cette réalité. Je la refuse. Elle m’appelle.
Je me lève, je cherche Mika et Stef’. Ah les voila. Je leur explique ce que j’ai vécu, ils me regardent hébétés. On rentre à l’appart, Mika a des montées comme moi. Stef’ roule comme d’habitude, les feux rouges il s’en moque.
« Et de un ! »
« Et de treize ! Ahaha ! »
On regarde nos montres, sept heures du matin. Stef commence à être fatiguer et tout les deu nous sommes en pleines formes.
« J’ai une montée la. »
« Moi aussi bordel ! Ca dure combien de temps ces merdes ? »
Je suis vautré sur le sol, Stef panique en entendant nos paroles. Je vois de la fumée d’un peu partout. D’une chaussette, une casserole, de la fenêtre… Mika va aux toilettes.
« Il faut éliminer, on boit, on pisse… Ca devrait aider. Putain ! Il y a un poisson rouge dans la cuvette ! »
Stef se marre sur son lit et moi aussi.
« T’es nul moi je vois un singe sur ton lit abruti ! »
J’ai froid, puis la chair de poule et chaud. Et ainsi de suite tout le temps. Je prends mon rythme cardiaque, mon cœur s’arrête longtemps, puis repart à fond…
« Mika ne ferme pas les yeux, ne pense pas à rien, sinon ça part en sucette. Faut parler, parle ! »
« Le sol se déforme, waou c’est space ! »
« Bon appelles Pierrot, il doit savoir ce que vous avez pris comme merdes, la j’ai peur. Ca ne doit pas durer autant et vu la tronche des effets, ce n’est pas le matos habituel ! »
Les hallucinations ne cessent pas, j’essaie de me contrôler. Ne pas penser au malheur. L’atmosphère se trouble, lentement… Non, ça n’existe pas.
« Allo Pierrot, ouais c’est Stef on a un problème… »
« Bon, une bonne et une mauvaise nouvelle les gars. Il en a pris il a survécu, mais il m’a dit qu’on allait morfler. Dans ces merdes il y a les pires trucs qui existent… »
« On en fait une liste pou savoir de combien on monte au test de pureté, non ? Faut bien s’occuper, si on doit rester dix heures à attendre que les effets s’estompent. »
Plus personne ne dit rien, et dans ce silence le sommeil s’immisce insidieusement. J’ai le même pressenti que dans la boite, lors de ma crise de paranoïa. Je sens un souffle derrière mon oreille droite, avec une odeur putride. Ceci n’est pas vrai.
« C’est ta chaussette Mika qui pue autant ? »
J’entends un rugissement, un cœur battre comme une machine de guerre, une gueule gigantesque se fermer… Je me retourne et voit l’indicible. Un monstre me sautant dessus… la frayeur est insoutenable, j’hurle, cours et saute par la fenêtre sous les regards estomaqués de mes deux camarades…