La foule se groupe en bas. Elle mime l’horreur, certains levant parfois leur main pour la poser devant leur bouche. Mais leurs yeux avides d’atrocité semblaient me crier, des 27 étages nous séparant, « Saute ». J’étais tout en haut, le bitume me narguant, lui qui semblait hésiter entre la pensée que j’allais m’écraser en aspergeant ces vautours de ma cervelle, ou l’idée que je renoncerais…
Etre ou ne pas être, telle la question. Dans mon cas, entre les deux, il y a « sauter ou ne pas sauter, telle est le dilemme. »
Pourtant j’étais tellement sûr que je voulais en finir avec cette chienne de vie. Et maintenant, je m’aperçois que pour se suicider, il faut faire preuve d’un courage que j’ai peur de ne pas avoir en moi.
D’abord, il fallait choisir l’instrument qui me porterait le dernier coup, avant de m’envoyer à travers la limite qui sépare la vie et la mort.
Corde ? Avec ma chance, elle allait craquer. Et puis c’est de plus en plus chers ces bidules…
Pistolet ? Attendre trois jours pour en avoir un, non merci… Je suis pressé.
Poison ? Les drogues sont plus utilisées par les femmes, soucieuses de protéger leur visage. De plus c’était également le meilleur moyen de se louper : entre le moment où vous l’ingurgitez et le moment où il agit, vous pouvez changer d’avis et tenter de sauver votre misérable existence.
Enfin, même si les méthodes ne manquent pas, rien ne me convenait. Sauf une option. J’ai toujours été le genre à me faire remarquer, plus on parle de moi, mieux ça vaut. Alors vous vous rendez compte, avoir la chance de voir ma tronche à la Une des quotidiens de toute la ville.
J’avais décidé le saut de l’ange, et d’aller asperger quelques passants de l’intérieur de ma boîte crânienne (bien que l’idée de se refaire un p’tit Columby m’ait traversée l’esprit). Mon plan : je monte, je saute, je m’écrase, point barre.
Mais… (Car il y a toujours un mais) lorsque je suis monté sur le rebord, j’ai commencé à me chercher des excuses… Attends qu’il y ait plus de monde… Attends la nuit… Attends … Attends… A force d’attendre, je vais mourir de vieillesse !
Je ne sais toujours pas si je vais me résigner, la voix amplifiée d’en bas emplissant mon cœur de doutes.
J’ai mes raisons. En fait, de très bonnes raisons… Mais j’ai pas à me justifier bordel ! C’est sa faute ! Elle n’avait pas à mourir ! Moi je l’aimais… Et cette conne s’est donnée la mort le jour où j’allais la demander en mariage !
J’ai frappé à la porte, elle n’a pas ouvert. Elle n’était sans doute pas là. Oui, c’est ça… Alors je suis parti… et le lendemain… On me l’a annoncé… Et puis, décadence éternelle, toi qui poussa de nombreuses personnes sur la même route que j’ai empruntée : Alcool, licenciement, huissier, et nouvelle habitation : sous le pont.
Quoique, de mon côté, je crois que je n’avais pas de quoi me plaindre. J’ai une petite barbe et quelques vêtements sales, mais sans plus. Les autres qui sont là-bas sont tous animés par l’espoir, même la haine de ceux qui les ont traînés là. Mais moi, je n’ai que ma tristesse… Si je n’ai plus de raison de vivre, autant trouvé une raison de crever…
J’avance le pied. Ma jambe droite assure mon seul équilibre. Je suis même pas obligé de me laisser glisser en avant, je peux simplement plier le genou. Le vent souffle… Il fait froid… Y’a pas de bonheur dans notre vie, juste des moments moins pénibles…
On filme ma chute… J’ai gagné une place sur je sais plus quel site…
Adieu monde cruel… SPLARF !