Un jour, me promenant sur une grande étendue d’herbe, je sentis peu à peu la fatigue m’envahir. Je décidais donc de m’allonger pour me reposer un peu. A peine fus-je couché que mes yeux se fermèrent et l’obscurité me plongea dans un profond sommeil.
Je finis par me réveiller. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi, mais j’avais bien dormi, c’était l’essentiel. Je commençais à fixer les nuages qui se succédaient au-dessus de ma tête.
« C’est beau, hein ? »
Cette phrase me fit tressaillir. Je tournais la tête et voyait un homme allongé à un mètre de moi et qui scrutait le ciel.
« Qui êtes-vous ? lui demandais-je »
« Quelle importance que le nom que l’on porte ? Les noms ne sont d’utilité que pour distinguer les hommes. Or dans un monde qui cherche à supprimer les différences, la nomination n’a plus de raison d’être. Mais puisque le monde ne suit jamais aucune règle, appelez-moi Ren’ »
En aucun moment de son discours, Ren’ ne tourna la tête vers moi. Il continuait de fixer le ciel avec un regard empli de bonheur de découverte.
« Tu vois ce nuage, là ? »
« Oui »
« Ce nuage possède tous les bonheurs que l’homme n’a pas : il vole, il peut changer de forme et surtout il est libre. Rien ne le retient nulle part, il n’a pas toutes les obligations que nous avons, nous les hommes. Il a le pouvoir d’aller où il veut quand il veut. Malheureusement, de tout cela découle un grand désavantage : il est si haut qu’il peut voir le monde, ce monde si affreux où règne la terreur, l’injustice, le mensonge,… Ce monde qui le fait si souvent pleurer après avoir fait grise mine. Cette pluie qui tombe de la tristesse du nuage majestueux s’abat sur nous telle une punition pour les maux que l’on commet. »
Je buvais ces paroles, bercé par cette voix douce.
« Regarde le ciel, admire sa beauté. Le ciel est comme un miroir pour le monde, il lui montre comme il devrait être : beau et libre. Mais l’on sait qu’en tout instant, il faut toujours un opposé. C’est ce qui fait que nous sommes misérables et que les nuages nous plaignent. Comme j’aimerais être nuage, rien qu’un instant. M’imprégner de son bien-être, faire le plein de ce bonheur perpétuel, rien qu’une seconde dans ma vie, être enfin heureux. Peu importe ce qui suivra, j’aurais connu le bonheur, je pourrais mourir en paix. »
Je jetais un œil à l’heure et vis que je devais rentrer chez moi, je demandais à Ren’ s’il ne devait pas rentrer car je pouvais le raccompagner.
« Non, je vais rester ici, c’est le seul endroit dans ce monde où je sois le plus proche de ce qu’on appelle le bien-être. Je crois que je ne bougerais plus jamais d’ici, puisse la mort vouloir de moi. »
« Mais vous avez bien une vie à mener ? »
« La vie n’a aucun sens. A quoi bon lui en donner un sachant qu’il ne sera jamais bon ? Quels que soient nos choix, ils seront toujours erronés. Je préfère rester ici, l’esprit vide et admirer la beauté. Au revoir, mon ami. Au plaisir. »
De nouveau, il ne jeta aucun regard vers moi. Je vis une larme couler le long de sa joue.
« Vous voulez un mouchoir ? »
« Non, il ne faut pas laver ce que produit le bonheur. Laisses-moi arroser l’herbe. Qu’elle pousse sous moi et me mène aux nuages. »
Je m’en allais en me retournant de temps en temps pour voir que Ren’ restait immobile.
Le lendemain, je lus dans les journaux qu’un homme allongé dans un champ avait été arrêté et interné à l’hôpital psychiatrique. Cet homme était aveugle. Aveugle. Il faudrait donc qu’un homme soit aveugle pour avoir une bonne vision du monde ? Pourquoi l’hôpital psychiatrique ? La vérité fait-elle si peur aux hommes ? Même si je n’avais parlé à Ren’ pendant quelques minutes, je versais quelques larmes.
Un jour, quelques mois plus tard, je retournais dans l’étendue d’herbe. Et là, je vis dans l’herbe un renfoncement qui avait la forme de Ren’. Ainsi sa volonté était accomplie, il était ici à jamais. Il y laissera sa trace.
Il me prend encore souvent l’envie de regarder ce ciel et je repense à cette homme exceptionnel que je n’oublierais jamais : mon ami Ren’