Voici la première partie d´une nouvelle que je viens de commencer, et qui m´est apparue lorsque je re-regardais Apocalypse Now et ses vieux temples abandonnés.
Enjoy or not enjoy that´s the question enfin bon bref voilà quoi:
L´Oeil de Pierre
Par-delà les fleuves longs et sinueux tels des serpents, par-delà les plus hautes cimes et derrière les plus interminables des chaînes montagneuses, dans une immense et ancestrale vallée, de laquelle il était impossible de sortir, une statue, érigée et oubliée depuis longtemps, veillait sur Quatzehilloichti, la ville des damnés. C’était dans ce purgatoire que les pires des félons et des traîtres attendaient leur jugement, vivant pour un temps en communauté, pacifique et dénuée de toute violence.
Certains considéraient cette expérience comme une seconde chance, seulement aucun n’en réchappait.
La ville de Quatzehilloichti était constituée de temples, de mausolées et de pyramides, tous bâtis pour accueillir les dépouilles des damnés après qu’ils soient jugés. Les constructions de pierre en ruines étaient envahies par la jungle, les arbres et les plantes luxuriantes poussaient partout, et si des obstacles empêchaient leur inéluctable progression, des racines enlaçaient la pierre jusqu’à la recouvrir entièrement de mousse et de bourgeons. La forêt semblait animée d’une conscience propre, comme si son unique but n’était que de cacher la vallée perdue de Quatzehilloichti du regard des étoiles. La végétation proliférante considérait sans doute ce dernier lieu comme une aberration à la nature, pensant peut-être que personne n’avait droit à une seconde chance. Elle rampait alors de jour en jour, progressive et inquiétante, et ne s’arrêtera pas tant que les rayons du soleil pourront encore filtrer à travers les branches. Et lorsque la vallée sera entièrement recouverte par la jungle vivante, les damnés mourront, et alors la colère de la forêt s’apaisera.
Mais Huitzinarumori, la statue à l’œil de pierre, veillait sur sa ville des damnés. Elle comptait bien accorder à ses rejetons le droit de goûter l’extase et la délectation du jugement final. Elle ramassait donc, quotidiennement, son tribut de vies. Chaque soir, lorsque la ville s’endormait, les pyramides veillant sur la vallée, chaque damné fermait les yeux en appréhendant le lendemain, redoutant la mort et l’inconnu. Car tous les matins, lorsque le premier rayon de lumière atteignait le disque de saphir du temple du soleil et qu’il était démultiplié par les facettes du cristal, inondant ainsi la vallée d’une clarté fantomatique, les habitants de Quatzehilloichti découvraient la disparition de l’un des leurs. Ils se rendaient alors aux pieds de la statue de Huitzinarumori, sachant ce qu’ils allaient y voir.
La statue de pierre aux yeux sans pupilles se trouvait tout au nord de la vallée, presque entièrement entourée de la végétation envahissante. Seul un mince passage permettait de s’y rendre, et c’était bien l’unique endroit de la vallée où la jungle ne progressait pas, effrayée par le visage bienveillant et paisible de la statue.
Chaque matin, les villageois se rendaient donc aux pieds de la statue, découvrant comme toujours une multitude de traces de sang sur la pierre. Elles témoignaient d’une lutte acharnée, désespérée, et convergeaient toutes vers l’œil de la statue, l’œil de pierre, où les tâches disparaissaient, s’évanouissaient, comme s’il y avait un passage dans l’orbite.
On retrouvait ensuite le cadavre du malheureux, pendu par un pied à un arbre, les yeux révulsés et la gorge tranchée. Il était emmené et enfermé dans les catacombes du mausolée, rejoignant ainsi ses centaines de milliers de prédécésseurs.
C’était ainsi que s’effectuait le jugement quotidien de Huitzinarumori, inquiétante et placide protectrice de ses damnés.