Gladiateur
Le sang ruissèle sur le grillage qui me retient. Le soleil généreux m’éblouit aveuglément, et l’odeur du sable chaud me répugne. Des hurlements assourdissants résonnent au sein de l’arène, puis le silence s’empare des gradins. Un bruit métallique, les grilles s’ouvrent. Je pénètre sur le terrain de combat et fixe mon adversaire. Protégé d’un casque en forme de lion en acier, il me regarde et pousse un rire sadique. Son glaive coupe l’air nerveusement, effectuant des moulinets menaçants. On salue l’Empereur, entouré de diplomates et de sa famille proche. La faible brise qui souffle fait virevolter le sable autour de moi. Soudain, le gladiateur se rue vers moi, et enchaîne les attaques meurtrières. Grâce à quelques feintes, j’esquive les coups sans trop de mal. Je n’ai jamais aimé les grands combats, et ce n’est pas aujourd’hui que cela va commencer. Je tire mon épée, toujours dans son fourreau jusqu’à présent, puis la plante dans la gorge de mon adversaire. Du sang gicle et se répand sur le sable fin. Les cris de folie rejaillissent des gradins, ils m’écœureront toujours. Je pose un genou à terre, ferme les yeux du mort, et récite ma prière habituelle. Des hommes peu scrupuleux arrachent le cadavre de l’arène, et s’enfouissent au sein des gradins opposés. Sous des applaudissements non mérités, je sors victorieux pour la 37ème foi. Un vieil homme repoussant m’offre une petite bourse contenant ma récompense. Je la range dans ma poche, et continue ma route. Il est temps de renter chez moi. Lorsque je sors de l’arène, de multiples fanatiques tentent de me toucher, de toucher le meurtrier que je suis. Je monte sur mon cheval, et part au triple gallot. Ma résidence se trouve dans une région de Rome à l’écart, dans les hauteurs. Ma femme se tient sur le perron, toujours souriante. J’attache mon destrier à un pieux non-loin de la maison, et rejoint ma bien-aimée. On passe une soirée tranquille, elle est moi. Après avoir copieusement dîner, on part manger quelques fruits, puis on se couche le ventre bien remplit.
***
C’est la main de ma femme qui me sort de mon sommeil. Me tapotant l’épaule, elle me regarde assise au bord du lit, des larmes coulant sur ses joues. Elle tient une lettre froissée dans sa main, cacheté par les soins de l’empereur lui même. Je lui prend des mains, et lis ce qui y est écrit, y lis mon destin:
« Par ordre de l’Empereur, vous livrerez un ultime combat aujourd’hui, au sein de l’arène. Votre bravoure restera et sera connu pour les générations futures. Battez vous comme jamais, en affrontant « la légion des lions barbares ».
« Il veut m’éliminer.
_ N’y vas pas, je t’en supplie! »
La main de ma douce femme se pose sur la mienne. Ses lèvres roses humides tremblent, j’ai pris ma décision.
« J’ai enlevé la vie de beaucoup d’hommes, Philia, et le déshonneur s’emparerai de moi si je n’accomplit pas ce combat. J’en mourrai, Philia… »
Elle ne bouge plus, ne parle plus. Elle devait certainement se douter de cette réaction. Elle se lève, tremblotante, et agrippe ma tenue de Gladiateur:
« Bats toi, Tarius, et meurt pour l’honneur. »
Je ne saurai jamais si cette réflexion était sincère ou ironique… peu importe. Je m’habille en vitesse, mange quelques restes de la veille, et attèle mon cheval. Je ne partirai pas sans laisser de traces, que l’Empereur m’aime ou me haïsse.
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La grille est la même, pourtant, elle paraît si différente. J’ai l’impression que le sang qui y est imprégné n’est pas le même, qu’elle dégage une odeur autre que celle des autres jours… La foule aussi me paraît étrange. Les cris sont plus violents, plus inquiétants. Le bruit auquel je m’étais habitué m’affole à présent, je me sens pas bien. Je me surprends même à trembler, trembler comme jamais. Je veux nier l’évidence, mais elle me rattrape, encore plus affligeante: j’ai peur. Ce sentiment me chamboule, et tout s’écroule dans ma tête. Je me bat pour qui, pour quoi? Je n’en sais rien, je ne l’ai jamais su, et ne le saurai jamais. La porte s’ouvre, je pénètre dans l’arène. Les regards rivés vers moi me font mal, je souffre au plus profond de moi même. Douze barbares pénètrent à leurs tours dans l’arène, plus effrayants les uns que les autres. Ils se positionnent en cercle autour de moi, puis m’attaquent épée en avant. Je pare les coups, j’en esquive d’autres. Un d’eux ne tient pas sa garde, je lui inflige un coup de lame dans le ventre, il tombe à terre. Un second lève son arme en hurlant, mais n’a pas le temps de la rabattre, une épée fichée dans le crâne. Je me sens léger, je bouge comme l’air. L’affolement d’il y a peu s’est envolé, je suis un Gladiateur, brave et courageux. Un par un, j’abats tous mes ennemis, laissant devant moi une marre de sang nauséabonde. Je réalise alors que je suis le plus fort, le plus puissant. Je suis invincible, un semi-dieu. Une folie douce s’empare de moi, j’hurle comme jamais, écrasant les bruits de la foule. Tout le monde se tait, tout le monde me regarde à genoux en train de crier à plein poumons. Fier de moi, je me relève, et pointe un poing puissant vers le ciel. La foule m’acclame, je me sens bien. Je me tourne alors vers la première rangée des gradins, sur ma droite. Là ou réside ma femme habituellement lors de mes combats. Un nouveau silence se pose sur l’arène, un silence pesant. Je la vois, assise sur sa chaise, la tête sur son épaule, les yeux clos. Sa robe blanche ruissèle d’un sang noir comme la mort. Un poignard se tient dans sa main, tacheté de rouge. Je remarque à présent que des larmes froides s’échappent de mon corps, se répandant sur le sable rougit. Philia…
« PHILIA! »
Mon cœur bat comme jamais, à m’en faire mal à la poitrine. Après avoir résisté à multiples horreurs, je sais déjà qu’il ne résistera pas à celle la. Il est temps de dire tout ce que je pense, sans avoir peur de quoi que ce soit:
« Toute ma vie! Toute ma vie je me suis battue pour vous distraire! Pour satisfaire un Empereur et ses honorables citoyens de Rome. »
Ma voix résonne dans l’arène, personne ne parle. Je prends une pause, respire profondément, et reprends:
« Vous m’avez toujours tous répugné, tous autant que vous êtes. Vous distraire sur la mort de pauvres combattants, vous trouvez ça morale pour un Empire aussi important que celui de Rome? Même les Barbares de l’Est ne sont pas aussi cruels… Souvent j’entends dire que Rome est un Empire de lumière, mais je pense que l’obscurité serai plus adaptée. Quant à vous, Empereur, vaillant et brave! Tellement brave qu’il pose ses fesses sur son trône pour voir les combats en hauteur. »
L’Empereur, se lève, furieux, et crie:
_ Comment osez vous! Garde! Tuez cette homme!
_ Ne vous en faîtes pas, je n’ai besoin de personne pour me libérer de ce monde cruel. La vie n’est plus que cauchemar sans Philia, ma bien-aimée. Retenez mon nom, citoyens de Rome, retenez qu’un Gladiateur brave et considéré comme invincible s’est donné la mort, écœuré. »
Ca y est, je me sens enfin libre. J’ai donné un sens à ma vie, aussi misérable fût elle. Je me relève, grimpe jusqu’à ma femme, puis prends sa dague. Tenant fermement sa main, je susurre un rapide « j’arrive », puis la plante dans ma gorge.