La neige est douce. Ça fait du bien de ne pas penser à ses problèmes. Pourtant, à certains endroits, le manteau blanc semble rouge. Rouge comme le sang qui a coulé de son fils.
Un cri jaillit de la poitrine de l’homme. Grand, à genoux, les cheveux noirs voletants au vent, la peau blanche comme la lune, des larmes brillantes coulant sur les joues. Ses mains sont des griffes, tellement les ongles sont longs, et de couleurs de chairs. Il est habillé d’une tunique en peau d’ours. Les traits abruptes et cireux de son visage expriment son désarroi et son malheur.
Le braillement grave se transforme peu à peu en un gémissement aigu que trop connaissent : le cri du démon.
Pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu qu’il s’entiche de celle qu’il ne pouvait avoir ? Pourquoi avait-il fallu que la seule fois qu’ils étaient seuls, il se soit montré si sauvage ? Et pourquoi était-il né, né avec ce don et cette infirmité… qui lui avait valu la vie… ?
Montant en crescendo, le volume faisait trembler les roches et fuir le gibier. La crierie s’interrompit, à bout de souffle.
Tout avait commencé il y a quelques temps. Ils s’étaient croisés, elle belle et aimante, lui froid et sanguinaire. Ils ne pouvaient pas pourtant, c’était interdit. N’existait-il pas un amixie ?
Non, malgré les anciennes règles, cette enfant contre nature naquit. Trop mauvais pour le clan de sa mère, trop bon pour le clan de son père, il fut jeté de la plus haute falaise de ces monts, par conséquent de l’endroit le plus élevé du monde.
Sa mère ne revit plus jamais son père. Elle fut envoyée loin chez les autres membres de sa famille, elle fut frappée de l’anathème. Elle devait se racheter en adjurant plus qu’elle n’avait prié de toute sa vie. L’acrimonie de l’autre avait augmenté. Cela faisait plusieurs jours qu’il voyageait en anachorète, frappé d’agueusie pour toutes formes de vies.
Dans ses rêves, il le voyait. Abanfir, fils de Dämon Cœur-d’Airain. Sombre, les cheveux noirs, un épée semblant faite d’éclairs assombris en main, et hurlant : « Le règne de mes frères commence, le tien se termine ». Ce bâtard, selon les dires de ceux qui l’avaient sacrifié sur l’autel du racisme, maître de toutes vies.
Etait-ce parce que personne ne lui avait fait comprendre le problème que causait son fils, ou que personne ne lui avait fait de reproches, que ce soit avant, après, ou pendant la chute inexorable du baluchon transportant un bébé en pleurs, que Dämon se sentait aussi mal ? Ou plutôt en pensant que si les rôles avaient été inversés, si c’était quelqu’un d’autre que le chef de la tribu le père de cette enfant, il aurait fait pire ?
- Dämon…
La voix le sortit de son étourdissement. Il n’était pas aussi adiré qu’il le pensait, pas aussi perdu dans un univers où il était l’unique survivant.
Il se tourna, n’espérant guère trouver d’exutoire où déverser sa haine et son dégoût. Pire que tout, c’était celui qui avait lâché le paquet qui le regardait.
Encore affublé des vêtements de prêtre (une sombre cuirasse et une ridicule cape verdoyante), Rashnak était là. C’était un de ces guerriers qui pouvaient d’un seul bond voler plus haut que les nuages, d’où l’étymologie de son nom signifiant en Démonite : « Ciel ». Deux cornes sur la tête, la peau du visage formant des plis d’où s’échappait la lumière de deux points blancs, l’assassin était là.
- R ‘SS D REL.
Cœur-d’Airain ne comprit pas immédiatement, comme si sa peine était encore trop présente et lancinante pour admettre ce qu’il venait d’entendre. Puis il sentit ses oreilles lui transmettre à nouveau le message, mais plus distinctement. « Je dois te parler ».
- Que veux-tu, sombre meurtrier ?
- Je n’ai que faire de tes insultes. Répondit la voix grave et hachée du prêtre. Le clan et moi avons décidé…
- Tu veux dire, toi-même.
- … par accord mutuel…
- A coup de griffes…
- … De te défaire de ton statut de chef de clan.
Dämon sourit, et laissa échapper un rire. Bien sûr, c’était ce qu’il voulait depuis toujours.
- Je suis maître de la tribu depuis plus de mille ans. J’étais déjà dans le froid en train de veiller à vos vies que tu étais encore à téter ta bâtarde de mère. De plus, la transmission de la royauté se fait de père en fils.
- Mais tu n’as pas d’héritier. Si tu meurs, nous choisirons un chef qui est déjà prêt.
- Alors viens me tuer.
Le démon sortit de sa cape une longue lance d’acier et de bois. Cœur-d’Airain se concentra et, déchirant chairs et vêtements, ses ailes de toiles ténébreuses se déployèrent, trempées de sang.
Des démons sortirent de chaque coin de la combe, certains grimpant même du bord du gouffre. Entouré de toutes part, Dämon attaqua le cérémonieux assassin d’enfant. Celui-ci sortit à son tour sa voilure, et s’élança dans les airs.
C’était une bataille aérienne. Le maître des rebuts usant de la terrible magie noire, le moine frappant avec son arme.
Il commença avec un jet de flammes, sortit tout droit de sa bouche semblable à celle des humains. Le flot ardent passa non loin de la tête, mais d’un splendide demi-tour, l’ecclésiastique para avec son aile et donna un coup qui passa par-dessus l’épaule du ciblé. Celui-ci grimpa sur quelques mètres, avant de mordre le bras gauche du lancier. L’ennemi le poussa d’un coup de pied, le berger des mauvais reculant sous l’impulsion. Il se laissa aller jusqu’une paroi rocheuse, et prit son appui en s’élançant avec ses voiles. Le clerc évita difficilement en se laissant tomber de quelques dizaines de mètres, rasant le sol avant de redresser, et Cœur-d’Airain continua sur sa lancée avant de s’écraser dans un pic pierreux. Il sortit de sous les gravats en projetant maintes étincelles. Il décrivit un arc de cercle avec son bras, et un tourbillon de braises, véritable cyclone ardent, traversa le champ de bataille. En résulta de nombreuses vapeurs d’eau, dans lesquels se dissimula le religieux hallebardier. Dämon regarda quelques instants vers le sol, cherchant toutes traces des cendres rescapées de son ennemi, avant d’entendre le bruit de battements derrière lui. Il se retourna et vit la pointe métallique se rapprocher avec son possesseur. Il para avec son aile, la pointe transperçant la voile, puis les chairs abdominales du maître du clan. Sectionnant l’intestin grêle la pointe ressortit de l’autre côté en cassant les vertèbres. Le clerc lança son arme contre une paroi rocheuse, le bois s’inclinant légèrement vers le gouffre d’en bas.
Dämon releva la tête, sentant le sang monter à sa lèvre. L’hémoglobine lubrifiait déjà le bois de la lance. Il commençait déjà à glisser vers le la caillasse. Il appliqua ses main sur le manche de l’arme, stoppant sa glissade quelques instants. Puis il regarda tous ces démons, anciens frères, nouveaux assassins, ne ce fut-ce que pour n’avoir rien fait.
- Vous… Ecoutez mes paroles. Je vous maudis. Plus jamais vous ne trouverez de repos dans votre vie, avant que le Maître des Ténèbres ne vous en donne la permission. Allez ! Et commencez votre dernière errance, avant que vos carcasses ne pourrissent… Et pour vous souvenir de cette malédiction, voici !
Il leva un bras, le dernier seul espoir de survie. Rashnak se tient l’œil gauche. Une profonde entaille partant du haut du front à son cerne. Mais le pire de tout était sa paupière : un liquide blanc en coulait tandis qu’une explosion de sang émanait du nerf optique. Dämon rit.
Il lâcha.
Un démon tel que lui aurait pu ralentir sa chute avec ses ailes, même si une était trouée. Ensuite, il aurait pu laisser son corps cicatriser les plaies et réparer les os, grâce à son système d’auto guérison démoniaque. Mais à quoi bon… Son fils était mort, son clan l’avait renié. Ses seuls raisons de vivre l’avaient laissés.
Le sol et les roches se rapprochaient, leurs pointes dressées vers Dämon. C’était fini.