Voici ma nouvelle longue fic qui n´est vraiment pas le genre de trucs que je suis habitué à écrire. 
C´est un genre de roman/conte philosophique dont le personnage principal est un arriéré du début de la vingtaine. Bonne lecture!
Le cendrier
La dame à la seringue m’avait tristement avoué à quel point ça n’allait pas faire mal et j’avais bien fait de ne pas la croire. Depuis que j’étais là je n’avais pas lâché son bérêt des yeux parce qu’il était mal ajusté et qu’il n’arrêtait pas d’être sur le point de tomber. Pendant qu’elle m’envoyait ailleurs sans vraiment aller nulle part, avec sa piqûre, moi je ne pensais à rien. Je pensais à avant.
14 juin 1987. La journée avait commencé plutôt pas mal, à vrai dire. Le ciel était comme la mer quand on y va et qu’y fait beau. Je suis arrivé au bureau quatorze minutes à l’avance et c’est cette heure que ma montre a choisie pour s’arrêter.
L’institut pharmatique se trouvait au beau milieu du centre-ville et elle le regardait comme l’infirmière me regarde parfois quand je pisse à côté du cabinet qui n’est pourtant pas si difficile à viser, faut la croire. Il y avait des bagnoles partout, bruyantes comme vous savez pas, avec tout autour ces gens qui étaient assez brillants pour ne pas s’en servir. Moi, je n’ai jamais eu de voiture. Juste deux paires de godasses.
En chemin, j’ai fait escale à un stand à hot-dogs et je me suis mis à sourire parce que je suis probablement le seul à aimer la puanteur des choses. Les choses qui puent ont l’air d’avoir quelque chose à dire; un jour, je l’ai expliqué à Bernard, qui est le genre de parrain qu’on ne choisit pas, et il s’est mis à rire en disant que ma mère n’arrivait jamais à fermer sa gueule et je peux vous dire que j’ai été le seul à ne pas trouver ça marrant.
« Ils sont bons? » que j’ai demandé au gros qui suait au moins autant que les hot-dogs.
Il m’a fixé avec de gros yeux d’infirmière. J’ai compris qu’on ne lui avait jamais posé la question et qu’il se demandait le con ce qu’on pouvait trouver de bon à un hot-dog. Ça remplit un estomac qui chiale, mais pour le reste, faut faire avec.
Je n’ai pas attendu une seconde avant de filer. Le vendeur n’avait pas l’amour des hot-dogs et de sa profession et j’ai trouvé ça foutrement con. Je veux dire, il y a des fossoyeurs qui n’aiment pas creuser mais ils savent apprécier le service qu’ils rendent.
Il m’a fallu encore cinq minutes avant d’apercevoir Vodka –c’est la seule chose qu’il arrive à dire- qui est un pote qui habite en face de l’institut. Sa maison, si vous pouviez la voir, j’vous dis pas. Pas plus grosse que ça et encore, elle prend l’eau. Ce matin-là, il dormait Vodka et comme la bouche de sa chaussure ne parle pas, il a rien dit en me voyant.
Je me suis mis à traverser l’intersection sans trop y penser et c’est une connerie à ne pas faire quand on peut l’éviter. Vous savez comme c’est compliqué, les lumières qui changent et qui clignotent, les bonhommes verts qui virent soudain au rouge, qui se mettent à clignoter sans crier gare ni rien. Le martien sur la panneau a viré au rouge beaucoup plus rapidement que je l’avais prévu et ça ne m’a pas aidé pour la suite. Un gros type dans une voiture de sport qu’il aurait dû prendre à sa taille m’a klaxonné dessus et comme je ne suis pas du genre à obéir aux ordres, surtout quand ils ne sont pas facultatifs, je me suis arrêté net et j’ai gueulé:
« Rouge, pour arrêter! »
Il y a des fois où je devrais me taire, faut le dire, car autrement ma langue s’use et ce n’est pas bon pour moi ni personne. Le type m’a dit imbécile et moi je n’ai rien dit sauf que je me suis tassé de là vite fait. Et puis je me suis retourné et l’institut était juste à côté.
L’entrée avait de quoi vous charmer au premier coup d’oeil –c’est ce que disait Monsieur Laliberté, qui passait une fois la semaine. Il y avait de ces tourniquets en or pour faire semblant, qu’on voyait aussi au Ritz Carlton. Moi je n’ai jamais vu l’intérêt de faire comme si. C’est pour les enfants.
La réception de l’institut sentait le tapis tout neuf. Il y avait toujours Monica, qui avait à peu près mon âge, pour sourire à tout le monde et même à ceux qui lui gueulent dessus. Je trouve ça dommage parce que Monica se maquille à outrance comme vous imaginez pas. Je veux dire, les femmes ont tendance à vouloir se cacher et comme il y a pas autant de couleurs pour le maquillage qu’il y a de femmes, elles se ressemblent comme c’est pas possible.
« Bonjour, Maurice. »
Je ne vous avais pas parlé de mon nom. Il est laid mais j’ai pitié pour les choses démunies et je ne fais d’exception pour personne.
« Bonjour, Monica. »
J’ai voulu ajouter quelque chose parce que ça m’a paru vide, comme ça, mais comme j’avais rien à dire j’ai souri très large. Beaucoup de gens font ça, quand on y pense.
Monica est retournée dans ses papiers et moi j’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur qui brillait comme tout le reste. C’était pour donner un effet de limpédité à la déco -je vous dis pas le genre de conneries qu’il me sort parfois Monsieur Laliberté.
J’étais là à attendre quand d’un coup il y a eu un boum d’ascenseur comme s’il tombait mais de ce côté là y’a pas à s’inquiéter et les portes se sont ouvertes en soufflant partout. Il y avait deux hommes et deux cravates à l’intérieur. J’oeuvrais à la maintenance du sous-sol: la chaudière, le chauffage, et même l’éclairage la fin de semaine. Il a fallu que j’attende qu’ils sortent pour entrer, c’est l’éthique sociale qui veut ça.
L’ascenseur s’est mis en branle, mon estomac a fait un bond qui m’a rendu de bonne humeur comme ça le fait tout le temps. Il y a encore eu quelques secondes de vide et puis les portes se sont ouvertes comme elles en ont pris l’habitude. Je n’aime pas dire ça parce que je n’aime pas me plaindre mais le sous-sol était ce qu’il y avait de pire en la matière. Ça sentait la pisse et les vêtements humides et il faisait froid. Une fois, j’avais même capturé un rat avec un seau qui servait à pisser lorsque j’étais frappé de paresse. J’étais allé le déposer sur le trottoir en face mais monsieur Laliberté m’a aperçu depuis son trou à cigarettes, qui est son fumoir à lui, le trottoir. Il a été furieux pour les clients qui n’avaient pas à endurer un tel spectacle, et pour la réputation de la compagnie, qui allait en prendre un coup, croyez-moi.
Cependant qu’il faut le dire, ce parcours d’erreurs n’a pas empêché monsieur Laliberté qui est un homme bon de me baptiser préposé à l’hygiène. J’ai pensé qu’il m’avait cru dans la moyenne des autres, et puis du coup je me suis senti mieux et presque bien. Mais quand Monsieur Laliberté il m’a dit avec sa moustache qui sautillait de bas en haut : « Avec le gros balai large, tu frottes sur les côtés, vers le milieu. », et que j’ai demandé pourquoi et qu’il a répondu que ça n’avait pas d’importance, j’ai eu envie de courir plus loin que la lune et ne plus jamais revenir, à moins que je change d’avis, au cas où ça arriverait. C’est tout ça et le reste qui me fait croire au fond que le bonheur est une agace.
J’ai enfilé une paire de bottes qui faisaient ploch ploch même qu’elles étaient sèches. Comme la chaudière pouvait fonctionner en autonome, sauf les fois où il fallait la réajuster, moi je n’avais plus grand chose à faire et je devais m’occuper à balayer le ciment jusqu’à ce que la chaudière l’exige. Je ne voudrais surtout pas me plaindre, mais l’emploi de cravaté m’aurait aussi plu, seulement ma simplicité involontaire me l’empêche, c’est ma gestation qui a pris la décision seule et c’est injuste, quand on y pense.
Une fois j’avais la mine au sous-sol à ce sujet et monsieur Laliberté m’a raconté à quel point les fortes têtes ont tendance à enfler encore plus et que ce n’est pas vraiment mieux au bout du compte. Je le vois presque tous les jours et l’imbécile répète ça à qui veut l’entendre, même s’ils sont peu nombreux. Il lui arrive de dire n’importe quoi.
J’ai déposé mon sac et puis j’ai reniflé parce que c’était étrange à voir. C’était comme si quelqu’un était passé là sans la permission écrite. On avait remué le ménage ici comme les vandales s’y efforcent dans leur temps libre, ce qui est sûrement la pire façon de passer l’ennui.
J’étais là à ne rien faire et d’un coup j’ai entendu des voix qui se faisaient toutes petites pour ne pas se faire entendre.