Jaro ne parvenait pas à cacher sa peine. André était parti à jamais. Trop vieux. Lui à qui il racontait tout, et qui, grâce à une mémoire d’éléphant, lui rappelait tout ce qu’il avait en tête. Jaro se rappela la première fois qu’il avait rencontré André. C’était au marché, il y a bien cinquante ans de cela. Cinquante ans…. Il était là, derrière des vieux meubles. Jaro avait demandé le prix des meubles et puis il avait finalement trouvé un ami. André…. Avec ses lunettes rondes, il voyait tout ce qu’il voulait. Il retrouvait tout. L’écrivain passa dans une petite rue. Il traversa la route encombrée et s’arrêta devant une librairie. Il vit immédiatement le livre « Fractionnaire » de « Jaro Fink et André ». Il se rappela toutes les heures d’écriture qu’ils avaient eu ensemble. C’est André qui stockait tout. Sans André, il était perdu. Il était donc perdu maintenant. Son imagination était partie avec son ami. Il commençait à pleuvoir. Le temps avait décidé de participer au souvenir d’André. Une fois déjà, ils avaient failli être séparés. Une fois déjà…. André était resté seul à la maison pendant que Jaro était allé voir l’éditeur. Et lorsqu’il était revenu, André avait disparu. Il avait été enlevé. Tout de suite, il appela le commissariat, et les policiers, quelques heures plus tard, interceptait André et son kidnappeur. Le malheureux avait mal vécu cette aventure. Il avait été transporté dans un sac. Mais il ne s’était pas plaint, n’avait pas crié. Il avait même était frappé. Inhumain.
Mais il était revenu. Et là, il ne reviendra pas. Il allait bientôt passer devant l’endroit où resterait à jamais son compagnon. Il regardait pensivement la grille. Que de bons moments passés ensemble ! Et il ne le reverrait plus…. Il ne faisait vraiment pas beau aujourd’hui. Le ciel ne tentait même pas de consoler Jaro, de toute façon tout effort aurait été vain. Il avait trouvé André totalement déprimé, il l’avait soigné, il l’avait rhabillé, il l’avait abrité. Et André le lui avait bien rendu…… Tous ces livres, il les avait écrit par André, grâce à André, avec l’aide d’André, pour André…. Leur amitié avait duré cinquante ans ; C’est vrai qu’à la fin, André n’était plus en forme. Il ne se rappelait plus de rien, l’on devait lui expliquer plus de dix fois la même chose. Il perdait sa mémoire, n’enregistrait plus les informations comme une machine trop utilisée. Le malheureux avait eu une longue agonie. On avait du se résoudre à l’euthanasier. C’est Jaro qui avait du choisir, étant le plus proche parent d’André. Il avait été emmené le matin même. Jaro avait beaucoup pleuré. Il n’écrirait plus jamais rien, il le savait. Il avait donc cherché un appartement plus petit. Pour lui tout seul, cela suffirait amplement. Il avait vendu tous ses droits d’auteur, il ne voudrait plus jamais réentendre parler de sa carrière passé . Pour lui, André n’était pas un nègre mais un ami. Non, plus que ça, sa muse. Sans lui, ses créations n’avaient plus raison d’être. Il repassa devant son ancienne maison. Il se revoyait en train d’écrire dans son salon, avec André qui était là, qui fournissait les idées, qui ne cessait de l’aider ! Il l’avait présenté à sa femme Louise. Au bout de trois mois, elle demanda le divorce. Jaro n’avait jamais compris. Sa femme se sentait négligée par rapport à son ami. Et désormais il était seul….
Il regardait toujours la grille de l’endroit où André serait enterré sous peu. Il sentit encore les larmes monter à ses yeux. Qu’allait il faire désormais ? Chercher un autre ami ? Non, ce serait ridicule. On choisit ses amis mais au gré de rencontres fortuites. Seuls les solitaires choisissaient et pistaient les amis tels des proies. Mais lui n’était pas de cette veine là. Il n’aurait qu’un seul ami et ce serait André. Lui et Lui Seul. Maintenant qu’il était parti, il allait s’isoler tel un reclus de la société, qu’il était devenu. Il deviendrait insociable. La mort d’André amènerait sa mort sociale à lui. Il était toujours là devant Sylvain-Deschazeaux, lieu où son ami dormirait à jamais. Il essuya ses lunettes rondes et caressa ses cheveux bruns. Tout en ne quittant pas des yeux le lieu où reposait André.
Cela faisait maintenant trois heures que cet homme traînait devant la décharge Sylvain-Deschazeaux. Le responsable du lieu avisa son collègue :
« Eh ! Sylvain ! Dis-moi, c’est qui ce gars qui regarde depuis trois heures l’entrée ?
-Ah Laisse. C’est un écrivain illuminé. Complètement taré le type.
-Comment ça ?
-Tu connais Jaro Fink ?
-Ouais
-Ben c’est lui
-T’es sérieux ?
-Ouais, le gars qui mettait son ordi portable comme coauteur. Il a du le jeter ya quelques jours. Tu te rends compte ? ça faisait cinquante ans qu’il écrivait dessus !