-I-
Triple 7
« *bip* Il est sept heures trente minutes zéro secondes, nous sommes le six du sept de l’an 1006 après la fondation de Proxima Anima. La température est de trente-deux degrés. »
« Ta gueule. » Dit-il à l’adresse de l’horloge-réveil parlante « intelligente » accrochée au mur, dont l’écran affichait fièrement l’heure donnée vocalement. Il s’assit devant le « Scorpid », c’était le petit nom qu’il avait donné à son complexe informatique, un mastodonte qui occupait la quasi-totalité de la pièce où il résidait, environ six mètres carré Il scruta les trois écran, mais son regard s’arrêta sur celui de droite. Il se pencha pour découvrir une fenêtre qui s’était ouverte ne contenant qu’un message bref.
« contrat. Solaris 6 secteur 7. 8h .
21. »
Il resta interdit. Comment diable ce commanditaire avait-il eu un accès direct à son ordinateur ? Une lente panique l’envahissait. Il lança une vérification des données pour s’assurer que rien n’avait été effacé, tout en allumant la cigarette qui traînait dans sa bouche depuis cinq minutes. Il pria pour que l’intrus n’ait pas eu vent de son projet. Fébrile, il suivit la barre de chargement jusqu´à ce que la vérification s’achève. Aucun fichier n’avait été effacé, modifié ou même consulté. Soulagé, il se laissa retomber sur son fauteuil.
Mais un autre trouble s’installa en lui. Dans l’informatique, c’était le meilleur sans conteste. Le seul système qu’il n’avait pas encore réussi à pénétrer était le super-ordinateur gouvernemental. Il passait partout, ne laissait aucune trace, il ne signait jamais, ce n’était pas son genre. Il avait accès à n’importe quelle information, il connaissait la sécurité sur le bout des doigts. Son installation qu’il avait érigée dans la plus grande précaution était à toute épreuve jusqu´à ce jour. Il chercha vainement par quel moyen le « client » avait passé entre les filets pour laisser son message. C’était bien la première fois qu’un client le contactait directement pour un contrat, d’habitude, il connaissait quelles parties avaient besoin de lui, et il les contactait lui-même, mais jamais ouvertement.
Il regarda l’heure ; il lui restait quinze minutes. Il connaissait bien les stations Solaris : d’anciennes stations à énergie solaire. A présent, elles étaient toutes désaffectées. Le secteur était désert, une ville fantôme qui autrefois fut la première colonie sur Proxima Anima, depuis le grand exil de la terre.
A présent, le gouvernement avait trouvé un moyen bien plus rentable de produire de l’énergie : le crystal CM-101, aussi appelé « Paradox ».
Cela lui remémora quelques souvenirs difficiles, effrayants même. Il avait une fois réussi à pénétrer le réseau informatique d’un laboratoire gouvernemental secret de recherche scientifique. Ils faisaient des expérimentations sur le « Paradox », peu après sa découverte. En parcourant les flux de données et les fichiers stockés, il avait découvert la signification du nom de code « CM-101 » ainsi qu’une pléthore d’informations horribles et de rapports innommables sur ces expérimentations.
Le laboratoire observait les effets d’une exposition de ce crystal, qui était une véritable mine d’énergie presque inépuisable, sur des humains : les parias de la société, les marginaux, les handicapés, les criminels…
A la presse, ils avaient annoncé que les lettres « CM » étaient les initiales du brillant cerveau qui avait découvert le crystal, un certain Cert Manlo qui n’a sans doute jamais existé. Quand au 101, c’était en commémoration des 101 années passées depuis le Grand Froid, un accident climatique ayant provoqué des millions de morts, provoqué par le gouvernement mais gardé sous silence. Le gouvernement avait contrôle sur tout, mais ce jour-là, un technicien inattentif avait laissé une minuscule trappe s’ouvrir sur la vérité, et lui en avait profité pour s’y glisser, et découvrir l’horreur. Parfois il se demande si ce jour, il aurait dû ne pas céder à sa curiosité insatiable.
CM-101 voulait dire « Contamination-Mutation de catégorie 101 ».
Officiellement, il n’y avait que 100 catégories de contamination, mais ils en avaient créée une spécialement pour les effets indescriptibles que le crystal avait sur les humains.
L’Outland. « Une partie de la planète toujours sous les effets du Grand Froid. ». Quel gag. Mais cela suffisait au bon citoyen dont l’idée de s’y rendre ne les effleurait même pas. De toutes manières, il n’y avait jamais eu un seul témoin vivant de ce qu’il y avait là-bas, et même les rumeurs étaient tues par le gouvernement.
En réalité, c’était le pays des anciennes victimes des expérimentations du laboratoire, se déchirant pour survivre, des créatures qui n’avaient plus rien d’humain et qui distribuaient la mort en attendant la leur.
Et c’était précisément à la frontière de ce pays, dans un secteur où la désolation régnait, qu’il avait rendez-vous avec le mystérieux « 21 ».
Il prévint ses compagnons par leur beeper, conçu par lui-même et garantissant une sécurité sans faille, et se prépara pour sa prochaine mission. Il endossa un gilet à nano-maillage en maltex translucide, mit des ceintures de chargeurs en bandoulière, empoigna son arme de poing personnalisée, « As de pique », et se dirigea vers le garage.
Il monta sur sa moto-jet, alluma le contact en tournant trois interrupteurs vers le haut, et savoura ses derniers instants de sérénité, tandis que la porte se soulevait, laissant une lumière crue envahir la pièce.
Mais déjà, tandis qu’il passait les derniers détails en revue, un sentiment de peur s’insinua subrepticement en lui.