La respiration rapide et les yeux clos, il attend. Le visage tourné vers le dehors, le ramenant à chaque instant à sa bulle de silence. La douce musique de la ville ne le concerne pas. Ce sont des rires d´enfants, ou peut-être les pépiements convulsifs de quelques oiseaux virevoltant entre les platanes. Comment le savoir dans son univers de pénombre ?
Il ne se souvient pas l´avoir été ni l´un ni l´autre. Pensée vacillante d´une petite âme ténue. L´idée de devenir un minuscule moineau sautillant lui fait plisser les lèvres, il ne peut sourire. Aveugle, rien pourtant ne l´empêche de sentir jusqu´à l´extrémité de ses membres noueux, son corps frêle et mou. Il ne lui parvient de lui même qu´un assemblent de chair sensible. Pâle reflet de l´homme qu´il fût. A présent les rumeurs de l´extérieur ont cessées. Recroquevillé comme un insecte foudroyé par le froid hivernal, il continue d´attendre. Flotter dans le fluide chaud et se laisser porter vers le noir oubli. Plume légère sur le Styx. Ô Monde qui continue de tourner alors qu´il perd la mémoire, cruelle conscience de soi !
Seule la force lui manque pour crier son désespoir. Battant de plus en plus vite, son coeur témoigne de cette injustice. La bouche entre-ouverte la créature chétive lutte pour rester ce qu´elle est. Il espère que la lumière succède aux ténèbres. Il ne serait pas si difficile de ne pas résister et laisser la nature accomplir sa tâche, éternelle.
Après tout, tous ceux qu´il connaît s´y sont résolus. Il ne sera pas le dernier. Mystère de l´existence?
Le mouvement de la vie entame une nouvelle convulsion, signe que cela approche. Au moins, sait-il lorsque le temps sera irrémédiablement venu. Un ultime regard à ce sur quoi il a laissé une empreinte.; ce flux incolore et la chaude couleur. Rien de plus. Si au moins cela pouvait l´accompagner au moment de partir.
Soudain, il l´entend, la douce mélopée aux accents sucrés. Elle l´appelle, l´implorant de venir à elle, Mère de chacun. Le rythme est lent et régulier comme une chute d´eau claire venue des cieux pour l´oindre dans un bâptème aux frontières de la vie.
La mesure du chant ralentit à mesure que son pouls s´accélère. Un dernier coup d epief dirigé vers la voix pour prouver sa présence dans cet instant. Il sent que cela vient, désormais imminent.
C´est fait, il ne sait plus. Les souvenirs ont volés en éclats comme du verre se fracassant sur le sold dur de l´inconscience. Qu´est-il sinon un esprit tourmenté par ce pour quoi nous ne sommes jamais apprêté. Mais oublier permet de continuer vers l´issue de façon moins cruelle, l´omission draine la souffrance loin de lui. Être dépouillé ce qui fait de nous des Hommes. Le bourdonnement sourd résonne dans l´immensité-liquide. Serrant le poing sur le fin cordon de la vie qui le relie à l´ailleurs. Il n´ose tirer dessus pour ne pas précipiter les choses.Le long fil d´existence est un appel à rallier la direction qu´il indique. Droit devant, au-delà de la mer obscure. La musique à nouveau ondule, deux fois comme une injonction e plus en plus pressante. Le petit homme chauve et sans dents sent qu´il est temps. Tel un cycle immuable, il fût, il est et sera quoiqu´il arrive. L´après est incertain, mais cela ne peut-qu´être meilleur. La source du chant, seule mérite le passage. Le dehors d´où provient la mélopée céleste est-il composé d´un florilège de blancs chérubins et de nuages rieurs ? Et ces petits oiseaux jouant avec les enfants, bien qu´il ne se rappelle pas en avoir vu ni entendu, sont-ce des anges qui l´attendent ?
La faible petite chose rose, les yeux fermées, fixe le bout du fil pâle, porte vers un monde d´espérances ? Il trépigne, bat du pied comme le cheval piaffant au pré. La perte de souvenirs inhibant sa faiblesse, il donne du poing sur la paroi de son isolement. Il est prêt. Languir après son avènement lui pèse mais ne fait qu´amplifier la beauté des merveilles de l´Après à découvrir par la magie de l´impatience. La curiosité qu´il éprouve, toute enfantine, a chassé la peur. L´enfant de ce nouveau monde arrive. Le Foetus caresse son cordon le rattachant au monde qui lui est promis. La perte de qu´il a été lui permet de se lancer vers l´air libre, loin de sa caverne liquide crépusculaire.
Rien désormais ne le retient ici. Il sait ce qu´il reste à faire.
La douce musique alors reprend une ultime fois son ondulation, qui à présent lui est familière. Cette fois au moment du sortir, sa mère l´attend.