ceci est un premier jet, si vous pouvez me permettre de l´améliorer (notamment en matière d´ambiance), n´hésitez pas !
Bonne lecture ! (et merci à SkySoft d´être passé par là pour mon problème de topic
)
FOURNAISE
C´était un vendredi, journée bien tranquille. Je sortais de l´une des nombreuses mosquées d´Ispahan ; la prière venait d´y avoir lieu. En rentrant chez moi, au détour d´une ruelle, je trébuchai sur une forme indistincte et me retrouvai à plat ventre sur le sol. C´était un corps humain, couché sur le ventre ; malgré mon cri de surprise lors de ma chute, celui-ci n´avait pas donné le moindre signe de vie. Après m´être relevé et l´avoir bien secoué, je le retournai.
Une odeur immonde de porc brûlé, de cette viande interdite, m´emplit alors les narines, m´étourdissant.
Mais ce n´était pas du porc.
L´odeur venait de l´homme, que dis-je, du cadavre, dont la partie avant du corps était tellement grillée que le visage n´en était plus humain. Ce n´était plus que de la viande.
Dans sa main droite calcinée se tenait une bouteille, remplie d´une fumée jaunâtre. Le verre était lui noirâtre, probablement à cause de la chaleur intense dégagée par ce qui avait brûlé l´homme. L´os calciné qui constituait ce qu´il devait rester de son index était appuyé sur le bouchon de la bouteille, bouchon qui était assez profondément enfoncé.
Ce qui m´étonnait le plus était que manifestement personne dans ce quartier n´avait remarqué la présence du cadavre. C´était un endroit assez fréquenté, proche du bazar royal. Quelqu´un qui brûlait aurait alerté du monde en hurlant, et il y avait cette horrible odeur. Le cadavre avait dû être déposé.
Conscient de ce qu´il risquait de m´arriver si l´on me trouvait ici coté d´un mort, avec ces rumeurs qui vont plus vite que le vent, je décidai de débarrasser le plancher. Mais la bouteille m´attirait ; la fumée jaunâtre de l´intérieur m&´appelai. Je l´arrachai des mains du cadavre avant de prendre la fuite. Pourvu qu´Allah me pardonne ma lâcheté.
Le lendemain à l´aube, je fus réveillé par l´appel du muezzin pour la prière du matin. Une fois celle-ci faite, mon attention se porta sur la bouteille, que j´avais laissé sur une table à l´écart. Il y avait quelque-chose de bizarre. Après l´avoir examinée de plus près, je me rendit compte que le bouchon avait un peu remonté ; il était à présent comme prêt à sauter.
Au fond de moi quelque-chose me demandait de l´ouvrir pour de bon ; mais en même temps je me méfiait. Je la pris pour renfoncer le bouchon ; elle était brûlante, à un point tel que je la lâchai. Elle tomba par terre, mais sans se briser ni s´ouvrir. Après l´avoir bloquée dans un coin du mur de briques cuites avec un bâton, un petit coup sec avec l´extrémité de ce dernier sur le bouchon la referma. La terre battue là où j´avais traîné la bouteille était chaude et noire. Après avoir fait rouler l´engin dans un creux du sol, je partis aux chantiers travailler.
Du soir, rentré chez moi, je vis que le bouchon avait encore remonté le long du goulot. Le creux dans le sol était devenu d´une noirceur extrême, et la fumée jaunâtre à l´intérieur semblait tourner lentement. Mon envie d´ouvrir la bouteille était cette-fois ci vraiment forte, mais de toute façon je n´aurai pu la toucher à cause de la chaleur. Je renfonçai le bouchon d´un fort coup de bâton, et après la prière du soir partis me coucher.
La nuit fut particulièrement agitée ; je fus victime d´un affreux cauchemar. J´étais dans un monde de flammes, ou un feu brûlant rendait ma peau comme une combinaison de feu. C´était insupportable. Je me cru mort et en train de souffrir pour l´éternité dans l´un des sept enfers. Au milieu de la fournaise se dressait une silhouette vaguement humaine. Il était ailé et son corps était de feu. Je cru y reconnaître Iblis, le corrupteur, celui qui a refusé de se soumettre à la volonté d´Allah, comme le disait le Saint Coran :
« Nous vous avons créés, puis Nous vous avons donné une forme, ensuite Nous avons dit aux Anges : «Prosternez-vous devant Adam.» Ils se prosternèrent, à l´exception d´Iblis qui ne fut point de ceux qui se prosternèrent. [Dieu] dit : «Qu´est-ce qui t´empêche de te prosterner quand Je te l´ai commandé ? » Il répondit : «Je suis meilleur que lui : Tu m´as créé de feu, alors que Tu l´as créé d´argile». »
Quand la créature me regarda dans les yeux, la terreur que je ressentis fut telle que je revint dans le monde réel. J´étais en nage dans mes draps, presque noyé dans l´abondance de ma sueur. La pièce était remplie d´une chaleur abominable, telle que j’en avais du mal à respirer. Par le moucharabieh, les rayons de la pleine lune me permettaient de voir le sol, où se trouvait un petit objet circulaire.
C´était le bouchon de la fameuse bouteille.
Quant à la bouteille en elle même, cette dernière se trouvait toujours dans son creux, mais vide ; il n´y avait plus de fumée jaunâtre. Je tentai de la prendre, et me rendis compte qu´elle n´était plus que tiède. Mon cauchemar m´ayant coupé toute envie de retourner me coucher et la chaleur de la pièce étant insupportable, l´idée me pris d´aller faire un tour à l´extérieur.
Après avoir traîné les rues durant le restant de la nuit, arriva l´aube et sa prière habituelle. Etant près du bazar royal, je décidai de m´y rendre avant d´aller travailler, en évitant soigneusement la ruelle de vendredi.
Dans la foule et le bruit du bazar, un marchand imprudent était parti à l´écart de sa caisse de bois, à l´autre bout de son étal. Des dizaines de dinars brillants s´offraient à ma vue. A ma grande horreur une envie soudaine de m´en emparer grandit en moi. Je partis, mais ma main droite commença à me faire mal.
A me brûler.
C´était insupportable, comme si je l´avait plongée dans une marmite d´huile bouillante ; plus je m´éloignait, plus la douleur était dense.
Il me fallait cet argent. Au moins pour que la douleur cesse. D´un geste vif, je m´emparai de la caisse et partis en courant.
« Au voleur ! »
Le marchand m´avait vu. Trois personnes se mirent à ma poursuite. Je n´avais jamais couru aussi vite de toute ma vie.
C´était MON argent.
Personne d´autre n´avait le droit de le posséder.
Je réussi à semer mes poursuivants. Chez moi, je contemplai mon butin avec une extase presque sexuelle. La chaleur immonde était toujours là, mais elle ne me dérangeait plus. Plus rien ne comptait à part mon argent. Aller au travail ? aucun intérêt. J´étais en extase. De fatigue à cause de la nuit blanche et de la poursuite, je m´écroulai dans mon lit.
Quand je sortis de mon sommeil, c´était la fin de l´après-midi. J´allai dehors, ne sachant trop quoi faire. J´ignorai l´appel du muezzin pour la troisième prière et continuai à errer dans les rues.
En revenant chez moi, je croisai mon voisin, un homme assez jeune, accompagné de sa femme. Après une petite discussion avec moi sur la pluie et le beau temps le couple rentra chez lui. Le mari devait ressortir une fois le soleil couché, pour un rendez-vous. Sa femme resterait seule chez eux.
Il partit après avoir fait la quatrième prière, que j´avais pour ma part totalement ignorée. Une fois le voisin assez éloigné, j´eu soudainement envie de sa femme, une envie irrésistible. Tout mon corps me brûlait quand j´essayait de résister, comme la combinaison de feu de mon rêve. Il me fallait cette femme.
Elle était à MOI, rien qu´à moi.
Je ne l´avais jamais vue sans son tchador, mais il me la fallait quand même.
Après une nouvelle résistance qui fut comme une plongée dans un bain de flammes, je me précipitai chez le voisin. La femme était dans la chambre, à moitié nue, assise sur son lit. Je me jetai sur elle, mais elle se débattit et poussa des cris perçants. J´étais comme enragé, mû par une chaleur intense. Je lui mit la main sur la bouche pour la faire taire, et augmentai la pression.
Une odeur de porc grillé envahit la pièce.
De la fumée sortait de sous ma main.
Je la retirai : la bouche de la femme n´était plus qu’un immonde trou béant et fumant. La chaleur était tellement intense que la chair calcinée était tombée en cendres. Au fond de la gorge je voyais la poussière noire. Dans les yeux de la femme, l´horrible douleur qui la torturait se lisait comme dans un livre.
J´entendis alors un bruit derrière moi.
Un homme était rentré, alerté par le bruit. Il vit la scène et se jeta sur moi un poignard à la main. Je bondis alors du lit et bousculai l´individu, mais à cet instant je sentis quelque-chose m´entrer profondément dans la cuisse. Inutile de chercher quoi. L´homme ne me poursuivit pas, il devait probablement aider la femme, même si plus rien n´était à faire.
J´ai passé le restant de la nuit dans une petite ruelle, en train d´essayer d´endiguer la rivière de sang qui sortait de ma cuisse, en état fiévreux. Les rares fois où j´arrivai à somnoler, je faisais un séjour dans le plus profond des sept enfers, brûlant sans fin et ne trouvant à boire que de l´eau bouillante.
Alors que je souffrais sans fin, perdu dans mes cauchemars, je me sentis secoué. Une voix d´enfant me demanda : « ça va monsieur ? ». J´ouvrai les yeux. C´était un gosse des rues. Une nouvelle pulsion m´envahit. Je me mis à tout haïr chez cet enfant : son visage, ses yeux, son sourire.
Son existence même.
Il ne devait plus vivre, car je l´avais décidé. Mes mains agrippèrent son petit cou et se mirent à serrer bien fort. Mais cette fois-ci je me révoltai contre moi-même. Je le lâchai malgré la fournaise qui commença à m´envahir alors. L´enfant partit, fou de terreur. Quant à moi, je devais réagir. Je n´étais plus moi-même. j´étais devenu un monstre.
Toute ses pulsions, ce ne pouvait être que la bouteille.
Ou plutôt ce qu´il y avait dedans. Cette immonde fumée jaunâtre.
Je parti vers chez moi, boitant et brûlant d´un feu d´une intensité indescriptible. Mes yeux ne voyaient plus que du rouge. Sur mon chemin de douleur, je butai tout-à-coup contre quelque-chose.
Ma vue devint plus nette.
Ce quelque-chose, c´était mon voisin. Accompagné de deux hommes, cimeterres à la main. Ils avaient le sourire de celui qui a trouvé ce qu´il cherchait désespérément. Il levèrent leurs armes. La douleur de la chair que l´on tranche s´ajouta à celle de la brûlure. Une fumée jaunâtre sortit de mes plaies.
Elle se matérialisa.
Ce fut une espèce de créature de feu, comme l´Iblis de mon rêve. Il me regardait d´un sourire d´un sadisme et d´une satisfaction extrême. La chaleur me quitta, et mon âme avec.
Ma dernière pensée fut un souvenir : celui de mon grand-père qui me racontait nos vieilles légendes persanes.
« Allah, disait-il, avait créé des êtres de feu, invisibles aux hommes : les djinns. Certains d´entre eux prirent la voie du mal et suivirent Iblis, à qui ils devaient apporter de nouvelles âmes à tourmenter. On les appelle des éfrits. Ils s´emparent de l´âme des hommes et les poussent au mal ; seuls les individus versés dans l´exorcisme peuvent les chasser, en les enfermant dans un récipient, qu´il ne faudra plus jamais ouvrir. »
J´aurai dû me souvenir de ce que disait le vieil homme.
L´éfrit avait gagné.
Et mon âme croupit dans le plus profond des enfers.