Je poste ici une nouvelle que je viens de commencer, qui fera peut-être une dizaine de pages, voire une vingtaine au maximum. En espérant que ça vous plaise.
Le trou
J’avais lu L’Alchimiste, parce qu’on m’avait raconté à quel point ça vous sortait du trou. Je l’ai lu du début à la fin, en quelques heures, ce qui ne m’était jamais arrivé pour un bouquin auparavant. Quand on me vantait la qualité d’un roman, j’allais parfois à la bibliothèque, en lisait les premières pages sur place et en arrivait la plupart du temps aux mêmes conclusions : les écrivains n’ont rien compris. Je ne reconnaissais pas le monde qu’ils décrivaient. Il avait quelque chose de différent, d’anormal, qui ne me plaisait pas du tout. Et ils appelaient ça l’art.
Plusieurs livres m’avaient été nécessaires à définir clairement ce qui me dérangeait. Au bout du compte, j’avais fini par me dire que tout ça me paraissait trop artificiel. Que l’intrigue soit basée sur un jeune aventurier aux pectoraux bombés, accompagné par de plantureuses indigènes, ou sur la dépression d’un cocaїnoman, je ne voyais pas la moindre différence. Je sentais que l’auteur vivait ailleurs, dans un monde qui m’était jusqu’à ce jour totalement inconnu. Cet endroit - ou cet état d’esprit, je n’en étais pas certain non plus- était probablement celui du rêve. Parce que, il faut le dire, j’étais plutôt du genre rationnel. La moindre abstraction m’avait toujours fait chier, et les intellect’s avaient le don de chercher un sens –et, à leur idée, d’en trouver- à des choses qui n’en avaient pas.
Pour faire une histoire courte, je disais que j’avais littéralement bouffé L’Alchimiste, mais mon opinion n’avait pourtant pas changé. Paulo Colo, Coalo, ou qui soit-il, n’avait pas plus compris que les autres. J’ai l’air tout prétentieux de vous dire que l’un des auteurs les plus vénérés du monde est dans les prunes, et je m’en excuse. Je ne suis ni un érudit, ni un éminent universitaire. Je travaillais jusqu’à tout récemment dans un abattoir à volailles, et j’aurais intérêt à fermer ma gueule, parce que vous allez probablement trouver une faiblesse à mes théories; c’est ce qui se passe tout le temps avec les intellect’s.
D’ailleurs, vous vous interrogez probablement sur ma situation actuelle, mais j’y reviendrai plus tard.
Le Paulo n’avait donc pas réussi à me convaincre, pour la seule et bonne raison qu’il n’avait pas essayé. Peut-être était-ce parce que je n’avais jamais lu de contes auparavant, mais le bouquin m’avait fait un sacré choc. Pour la première fois, l’auteur n’essayait pas de mettre en place un monde se rapprochant au maximum de la réalité, mais adaptait sa vision des choses à son intrigue. Autrement dit, il imposait son monde au monde réel, et non pas le contraire. J’adorais foutrement ça. Pour une fois qu’on ne tentait pas de me faire croire à la réalité.
Au bout du compte, je crois que cette espèce de liberté intellectuelle était celle qui me manquait pour terminer un livre. Ce gars avait réussi quelque chose. Pas ce que j’avais d’abord espéré, mais quelque chose de mieux.
Il ne m’avait cependant pas sorti du trou. À vrai dire, il avait eu l’effet inverse; j’avais été assailli par la déprime. La philosophie de l’Alchimiste aurait dû avoir un effet motivateur, ou quelque chose du genre, mais elle m’avait permis de saisir à quel point j’étais un raté. Je n’avais ni rêve, ni ambition et, quand on s’en aperçoit, ça vous fait l’effet d’une bombe à l’intérieur. Un peu comme lorsqu’on s’aperçoit qu’on tourne en rond, perdu dans les bois. On remarque une grosse racine qui nous est familière, sur laquelle on a déjà trébuché, et on se dit merde, la revoilà. On songe qu’on ne verra jamais la lisière de la forêt, parce qu’on s’est trop profondément aventuré dedans. On s’était toujours cru capable de retrouver le chemin seul, mais la forêt n’est pas votre ami. Quand on a compris ça, on ne prend plus de risques, et c’est encore la merde de toute façon.
C’est ainsi que j’avais refermé L’Alchimiste. À peine une semaine plus tard, j’étais incarcéré dans un pénitencier fédéral.