La grande bataille arrive enfin.
Perché au sommet de la grande tour, mon regard portant au loin, je contemple avec impuissance l’armée de cadavres décharnés. Ce bataillon de squelettes et de zombies attend la nuit qui ne tardera pas. Le soleil descend au loin, éclairant pour la dernière fois la place forte. Notre château.
Les remparts ont pourtant résisté à de nombreuses attaques, repoussés nombres d’ennemis. Mais le sort s’acharnant sur mes soldats, le temps est maintenant révolu. Les archers dispersés tout autour du chemin de ronde, les fantassins gardant la porte de fer, sont tout aussi fatigués que moi. Las de combattre la Mort, celle qui nous attend au coin du chemin.
Le jour disparaît peu à peu, laissant l’Armée des Morts-Vivants se préparer au massacre continuel. Ils sont habitués à tuer, à décimer toute population se trouvant sur leur passage.
Il y a bientôt deux mois que la marche de la Mort a débuté. Descendant de la Montagne de Feu, les corps sans vie sont sans pitié. Piétinant chaque parcelle de terrain, détruisant chaque village, massacrant chaque individu, ils n’ont pas laissé d’espoir à ceux qui imploraient la pitié. Puis, les cadavres fraîchement morts se relevaient et venaient grossir cette Armée sans destinée mais n’ayant qu’un seul but. Atteindre la côte pour profaner le Temple des Esprits.
Un bruit me fait retourner, la main sur la garde de mon glaive.
« - Vertim, nos soldats sont prêts, me rapporte mon second, les yeux rougis par le manque de sommeil. »
Je soupire :
« - Bien. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ?
- Tu le sais aussi bien que chacun de nous ici présent. Qui peut espérer une victoire face à ça ? Tous nos vœux se portaient sur le succès de l’armée de l’Empereur. Si la chance est avec nous ce soir, nos hommes risqueront de l’apercevoir, les membres décharnés. »
L’humour reste une façon de voir les choses. Swind n’a pas tort. L´Empire espérait trop de l´armée de Rogrid, deuxième du nom. Pas un seul n´avait survécu et aucun n´avait pu porter préjudice à ces morts-vivants. Et maintenant ? Que peut faire un bataillon de cinq cent hommes contre cette machine à dévaster ?
Je me retourne. Laissant mes pensées dériver vers d´autres contrées, je regarde de nouveau au loin. Là-bas, sur cette terre encore vierge de sang, le peuple restant porte aussi beaucoup d´espoir sur notre armée. Mes hommes le savent très bien. Sauf qu´ils doutent de plus en plus à l´approche de la nuit. Depuis la dernière bataille de Rogrid II, ils ont conscience que rien ne peut stopper l´avancement de ces zombies. Les cadavres ne sont que des pantins que la Mort traîne pour accomplir sa mission. Le Temple des Esprits renferme des âmes qui ne doivent pas être libérées. Mais les morts-vivants savent quoi faire. Mes hommes aussi. Et ils résisteront jusqu´au bout si ce doute peut disparaître !
Retrouvant un second souffle, je me lance, convaincu que cela ne peut que faire du bien.
« - Swind ! »
Mon regain d´énergie le fait sursauter.
« Ou... Oui ?
- Nos hommes ont besoin d´être rassuré ! Ils ont besoin de savoir que ce combat ne sera pas inutile ! Je dois leur parler !
- Oui ! Ça ne peut que leur faire du bien ! »
Trop tard.
Au loin, le soleil vient de disparaître derrière les plaines arides. Une longue plainte se fait soudain entendre au sein de l´Armée des Morts. Le massacre va bientôt débuter.
Tandis que Swind fonce dans l´escalier, je m´effondre. Tout est désormais perdu. Cette bataille ne nous laissait guère de chance mais l´espoir ne meurt jamais si nous croyons encore en lui. Mais mes hommes n´en avait plus et le temps ne m´avait pas laissé le choix. Le bataillon ferait sans l´énergie nouvelle qui m´était parvenue. J´entends les cris bestiaux des zombies. Un horrible hurlement qui glace le sang des hommes déjà terrifiés.
Néanmoins, je ne peux rester là. Je dois combattre pour le salut de nos terres, de notre monde, de nos vies. Me relevant, j´empoigne avec ferveur la garde de mon glaive et le retire de son fourreau. La lame ne brille plus depuis longtemps et ne brillera plus jamais. Mon regard se porte sur l´horizon orangé, oubliant les râles des monstres et les cris d´agonie de mes hommes. Je sais que mon âme sera perdue à jamais et j´implore le Ciel qu´il me pardonne. A l´aube, je me relèverai sans mal, percevant aucune émotion. Et la marche de la Mort pourra continuer. Mes pensées laissent ouvrir une porte, me laissant voir une autre alternative. Celle de mourir de mes propres mains, évitant ainsi une morbide résurrection. Mais ceci je ne le veux pas.
Le bruit est devenu insupportable. Il est temps de montrer que mon bataillon mérite plus. Il est temps d´affronter l´horreur de la Mort. Même si je sais qui l´emportera. Un ultime coup d’œil vers l´ouest et je parcours les quelques mètres menant à l´escalier. Fermant la porte de la tour, je descends calmement les marches. Elle m´attend...