douce réalité ou rêve d´un nuit ? juste une heure de bonheur simple...
1H00. Nonchalamment appuyé contre sa voiture, l´homme laissa ses yeux s´habituer progressivement au noir. Quelques secondes plus tôt, la pâle lumière blanche de l´avant-dernier lampadaire de l´impasse des gênets s´était éteinte, laissant la pleine lune devenir l´unique rempart du quartier contre l´obscurité qui le guettait. Il sentit le sommeil tenter sournoisement de l´emporter. Cela faisait maintenant plus de deux heures qu´il était là, qu´elle l´avait laissé contre sa voiture. Si elle avait pu le voir à cet instant, elle n´aurait certainement pas compris pourquoi il s´obstinait à rester là, seul dans la nuit silencieuse de Bohars. En réalité, lui-même ne le savait pas. Il ressentait encore sur ses lèvres le délicieux goùt du baiser qu´elle y avait déposé quelques heures plus tôt, avant de rentrer, et il fixait la porte de son garage, là où il l´avait aperçu pour la dernière fois. Elle n´avait pas remarqué qu´il n´avait pas bougé, qu´il n´était pas remonté dans sa voiture et qu´il attendait, sans réellement savoir pourquoi. Son envie de la voir allait crescendo. Tout en faisant quelques pas pour se dégourdir les jambes, il approcha sa montre de son visage, comme pour mieux imprimer dans son esprit ce qu´elle lui indiquait. Il ne s´était déjà que trop attardé et détourna son regard de la maison pour se rediriger vers sa voiture. S´immobilisant à quelques pas seulement de celle-ci, il regarda de nouveau en direction de la maison. Quelque chose le tracassait, insidieusement, et malgré tous ses efforts pour faire le vide en lui, le malaise persistait. Hésitant, il sembla brièvement réfléchir à la situation, puis s´approcha finalement de sa voiture. La porte n´en était pas verrouillé. Fouillant rapidement dans la poche gauche de son jean´s, il en sortit ses clés et pressa le bouton déclenchant la fermeture automatique des portes. Le sommeil pourrait attendre.
L´homme reconcentra toute son attention sur la maison endormie. D´un pas léger, il s´approcha du portail et, après une courte hésitation, il l´enjamba en douceur. Marchant pratiquement sur la pointe des pieds, il commença alors à calmement s´avancer vers l´habitation. Ignorant la vieille polo stationnée sur son passage, devant le garage, il continua de déambuler dans l´ombre avant de s´arrêter devant la porte d´entrée, non sans avoir ressenti quelques sueurs froides après avoir manqué de trébucher sur un rebord. Il s´accorda quelques instants de pause. Aussitôt, le silence et le les ténèbres vinrent l´envahir, inséparables complices des nuits boharsiennes. Sentant ses yeux vaciller sous l´effet du sommeil, il secoua la tête, désireux de se remettre les idées en place ; ce n´était vraiment pas le moment de s´endormir. Son intuition l´avait poussé jusque là, un peu à l´aveuglette, et il allait à présent pouvoir vérifier si celle-ci ne l´avait pas trompée... Refermant sa main sur la poignée de la porte, il l´abaissa doucement, s´attendant naturellement à ce que son geste soit vain mais, contre toute attente, aucune résistance ne se fit sentir, et la porte s´ouvrit. Il se demanda un temps si la fatigue n´était pas en train de lui jouer un mauvais tour, mais il s´agissait bien d´un miracle et non d´un mirage : la porte était ouverte. Indécis, il hésita à pénétrer à l´intérieur, d´autant que le bruit occasioné risquait d´avoir réveillé quelqu´un mais, soudainement porté par une puissante montée d´adrénaline, il se risqua à franchir le seuil de la porte.
A peine l´homme s´était-il introduit dans l´entrée qu´il entendit du bruit en provenance de l´étage. Parvenant temporairement à maitriser sa peur, il se figea sur place et attendit, attentif au moindre son. Par chance, rien d´autre ne se fit entendre et, lâchant un soupir de soulagement nettement empreint d´anxiété, il referma la porte d´entrée avec une extrême précaution. Le plus improbable était fait, mais le plus dur restait devant lui. Il promena rapidement son regard sur l´escalier menant à l´étage et fit aussitôt la moue. Il l´avait déjà emprunté et gardait un souvenir limpide du grincement de ses planches en bois dès lors que l´on commettait l´imprudence de poser le pied dessus. Fallait-il donc qu´il soit devenu fou pour tenter ainsi de monter là-haut ? Cette pensée le fit sourire, mais ce n´était à l´évidence pas le moment idéal pour philosopher sur les différentes formes de folie, ni même sur celle qui l´habitait ce soir-là pour oser agir ainsi. Prenant son courage à deux mains, et après avoir pris soin d´ôter ses chaussures, il entreprit la terrible ascension. Il ne craignait pas de la réveiller : elle devait dormir à poings fermés depuis un bon moment déjà, mais eux... Un frisson lui parcourut le corps alors qu´il posait le pied sur la seconde marche de l´escalier avec une infinie délicatesse. Profitant de ses longues jambes, il monta les marches trois par trois pour minimiser autant que possible tout contact avec le bois. En dépit de tous ses efforts, quelques craquements bien sentis vinrent troubler le silence, sans conséquence toutefois puisqu´il parvint finalement au sommet, le front perlé de goutelettes de sueurs engendrées par le stress. Sa petite expédition semblait jusqu´à présent couronnée de succès. L´objectif était proche. Il resta immobile quelques minutes, tant pour essayer de calmer son anxiété que pour s´assurer qu´aucun bruit suspect ne s´échappait de la porte entrouverte sur sa droite. Satisfait de constater que seule sa propre respiration empêchait les lieux de sombrer dans un silence de mort, il s´infiltra dans la pièce juste à sa gauche, et referma la porte derrière lui. Le pire avait été évité. Il se sentit tout à coup en sécurité, le simple fait de ne plus être à la merci d´un potentiel insomniaque le rassurait. De plus, il la savait maintenant juste devant lui, à quelques mètres seulement. Les yeux parfaitement habitués à l´obscurité environnante, il reprit lentement sa marche vers l´avant. Plus rien ne pourrait venir l´empêcher d´arriver à ses fins dorénavant. Traversant avec précaution, mais d´une seule traite, les quelques mètres le séparant de l´ultime porte qu´il ouvrirait cette nuit, il s´arrêta sur son seuil. Elle n´était pas fermée, mais simplement poussée. D´une main ferme, il agrippa la poignée et tira la porte vers lui, venant la plaquer contre la cloison. Sans même prendre le temps de réfléchir, il pénétra dans la chambre, située en contrebas par rapport au reste de l´étage, en empruntant les quelques marches le séparant du sol. Son objectif était enfin atteint.
L´homme ne bougeait plus. Tel un félin cherchant à surprendre sa proie, il fit le vide en lui pour tenter de ramener toute son attention sur l´ombre incertaine qu´il distinguait à quelques mètres devant lui. En comparaison avec la profonde obscurité qui régnait dans la pièce précédente, la chambre paraissait presque lumineuse, la faiblesse du store servant de volet n´offrant que peu de résistance au puissant éclat de la pleine lune. Pourtant, ce ne sont pas ses yeux qui vinrent lui apporter l´assurance qu´il n´avait pas fait tout cela pour rien. Un son familier vint lui titiller l´oreille, régulier et cadencé. Une respiration. Elle était là, endormie dans son lit, respirant paisiblement dans la pénombre bienveillante de sa chambre. Elle dormait profondément, sur le dos, légèrement inclinée sur sa droite, un bras posé sur le ventre et l´autre plus haut, sur son oreiller, à quelques centimètres de son visage, la paume ouverte. L´homme esquissa un sourire, pour rien au monde il n´aurait voulu être ailleurs. Apaisé par la présence de la jeune femme, ses muscles se relâchèrent et il parvint enfin à se calmer. Se rapprochant alors du lit, il vint s´y assoir en prenant garde de ne pas enfoncer trop brutalement le matelas de peur de la réveiller. Passant alors sa main droite de l´autre côté du lit, auprès des hanches de la jeune femme, il abaissa son regard vers cette dernière.
Les yeux clos, la jeune femme affichait un visage paisible et reposé, impression nettement accentuée par le rythme régulier de sa respiration. L´homme l´observait, le regard littéralement aspiré dans cette contemplation muette, les sens enivrés par la chaleur émanant du corps endormi. Jamais encore il n´avait eu le privilège de dormir à ses côtés, et pourtant il l´avait déjà voulu par le passé. Cette envie allait clairement être décuplée après cette nuit... Imprégnant son esprit des senteurs attirantes du corps de la jeune femme, il eut tout à coup l´impression d´être sa défense, un intermédiaire entre elle et le monde extérieur. Libéré du jeu des paroles et des gestes réciproques, il se sentit enfin maître de ses choix. Il ne la quittait pas des yeux, semblant même chercher à apercevoir ce qui pouvait bien se dissimuler derrières ses paupières closes. Il la connaissait bien, mais plusieurs détails lui échappaient encore, des détails qui le mettaient parfois mal à l´aise, surtout durant ces soirs où, seul chez lui, il y réfléchissait pendant de longues minutes. Pourtant, cela lui parut totalement insignifiant sur le moment, tant la simple présence de la jeune femme lui calmait l´esprit. Quelle étrange fatalité que de devoir batailler avec tant d´interrogations pour une seule personne, pensa-t-il. Il savait cependant que beaucoup de ses questions n´atteindraient jamais les oreilles de la jeune femme, tout simplement parce qu´il ne le voulait pas ou parce qu´elles s´envolaient naturellement en sa présence, pour la plupart du moins. Chassant toutes ses pensées, ne conservant au fond de lui qu´un profond sentiment de plénitude concentré sur le moment présent, il abaissa doucement son visage vers celui de la jeune femme. Approchant alors ses lèvres de son oreille gauche, il s´apprêta à lui murmurer quelque chose. Etrangement, il se rétracta au dernier moment, se rappelant probablement de la cassante froideur avec laquelle elle avait accueilli ces deux mots la dernière fois qu´il les avait prononcés. De plus, il ne voulait pas prendre le risque de la réveiller à un tel moment, sa réaction risquant de lui être... préjudiciable... Il replaça alors sa bouche à quelques centimètres à peine de la sienne et resta ainsi un moment, remplissant ses poumons de l´air brûlant qui s´échappait des lèvres entrouvertes de la jeune femme. Finalement, s´en rapprochant jusqu´au contact, il y déposa un tendre baiser. C´est alors qu´il la sentit bouger sous lui.
Encore à moitié perdue dans un rêve, la jeune femme crut sentir pendant un temps une pression sur ses lèvres. A demie consciente, il lui sembla apercevoir au travers de ses yeux mi-clos une ombre qui se déplaçait devant elle. Se réveillant difficilement, mais récupérant peu à peu l´usage de ses sens, elle tatônna avec sa main droite sur la table de nuit pour tenter d´allumer sa lampe. Après quelques secondes de vaines recherches, elle sentit enfin l´interrupteur sous ses doigts et l´actionna. Un vif éclat lumineux vint percer l´obscurité et éclaircir la chambre. Elle se retourna alors, recherchant ce qu´elle avait cru entrevoir dans le noir tout en luttant pour garder ses yeux ouverts en dépit la lumière qui les agressait. Rien. La chambre était calme et silencieuse, si ce n´était, au dehors, le bruit de moteur d´une voiture qui démarra avant de s´éloigner rapidement. Le silence retomba immédiatement. Elle avait sûrement rêver. Eteignant sa lampe, elle se recoucha en jetant un rapide coup d´oeil vers son radio-réveil : 2H00.