Une tranche de vie
20H25. Troublant soudainement le calme de la silencieuse ruelle, une voiture passa rapidement devant le portail. L´homme au volant jeta un rapide coup d´oeil vers la maison, puis continua. Personne. Menant sa voiture au bout de cette courte impasse des gênets, il la rangea rapidement sur le bord de la route, puis attendit. Rien. Le quartier semblait déjà dormir en ce début de soirée pourtant ensoleillée. L´homme sortit du véhicule et se dirigea lentement vers le portail de la maison qui avait attiré son regard quelques secondes plus tôt, d´un pas qui se voulait aussi rapide que discret. Il passa l´air de rien devant le portail et s´immobilisa immédiatement après, s´agenouillant doucement derrière le petit mur, juste en face de la maison. Il patienta quelques instants avant d´oser se relever, lentement, et scruta alors du regard l´habitation, semblant attendre quelque chose. Le haut de sa tête ainsi que ses yeux trahissaient sa présence, mais il savait qu´à une telle distance de la maison il était invisible à tout oeil innatentif, en fait à tout oeil ne s´attardant pas trop longtemps dans sa direction. Cessant de bouger, il fut de nouveau enveloppé par le silence de la rue. Son regard s´attarda un moment sur la voiture stationnée devant le garage, une vieille Wolkswagen Polo, et il esquissa un sourire. Tout à coup, la porte d´entrée s´ouvrit, le sortant de sa relative torpeur, et une sihouette féminine apparut.
L´homme recadra aussitôt son regard vers elle et fronça les yeux pour tenter de mieux distinguer l´arrivante qui déjà marchait vers lui, apparemment sans l´avoir remarqué. Plutôt grande et mince, âgée d´une vingtaine d´années, la démarche courte mais souple, elle avançait, un bras le long du corps, l´autre portant un petit sac à main noir. laissés libres derrière elle et de part et d´autre de ses épaules, ses longs cheveux semblaient naître d´un clair chatain avant de vivre parsemés d´éclairages dorés et de s´éteindre le long de mèches aux reflets roux. Flottants dans le vent et les rayons du soleil déclinant, ils donnaient vie à son visage clair et blanc. Son expression, pourtant neutre, était pimenté par des yeux clairs à peine dissimulés derrière de discrètes lunettes, et dont l´iris au bleu peu commun se décomposait en une multitude de minuscules motifs argentés, tout comme l´on aurait décoré un vase précieux de la plus habile des calligraphies. L´homme connaissait ces traits à la perfection, même si il était présentement trop loin pour les apprécier de ses propres yeux. La jeune femme se rapprochait toujours et il descendit alors son regard vers son chemisier rouge sombre qui, sans en épouser totalement les formes, enveloppait en douceur le haut du corps de la jeune femme tout en lui offrant cette sensation de fraîcheur que la légère brise du soir accentuait avec volupté. Incapable de détourner ses yeux, l´homme continua de les promener le long des interminables jambes de la jeune femme, harmonieusement dessinées dans un jean´s bleu pâle qui en embrassait parfaitement les moindres contours. Il aurait pu rester ainsi pendant des heures, rien qu´à la regarder, mais il n´était pas là pour ça, du moins pas tout de suite. S´apercevant qu´il allait se faire repérer, il s´apprêta à se montrer mais, au dernier moment, la jeune femme s´arrêta et se retourna vers la maison. Sans chercher à comprendre pourquoi elle s´était subitement arrêtée, l´homme en profita pour repasser en silence devant le portail et se plaquer contre un mur quelques mètres plus loin. Il entendit alors un léger grincement, signe qu´elle venait d´ouvrir le portail et, de fait, il l´aperçut devant lui aussitôt après. Il se rendit compte alors de l´extrême précarité de sa situation : un simple regard du mauvais côté et elle l´aurait vu. Heureusement pour lui, elle n´en fit rien et entreprit de descendre tranquillement la rue, longeant les habitations en direction du bourg. Il commença alors à la suivre, à distance raisonnable mais suffisamment près pour la voir, quelques instant plus tard, fouiller dans son sac pour en retirer deux écouteurs qu´elle porta aussitôt à ses oreilles. L´homme se rapprocha alors davantage, profitant du fait qu´elle ne pouvait l´entendre, et l´observa en silence tout en la suivant.
Bercé par la cadence régulière des pas de la jeune femme, il laissa vagabonder son esprit dans ses pensées et ses souvenirs. Il la revit ce 20 juin, marchant tout comme aujourd´hui, abandonnant sa main dans la sienne pour la première fois, laissant ses lèvres frôler les siennes... Puis les images arrivèrent en bloc, se succédant sans ordre ni cohérence. Elle était là, il la voyait partout en lui, allongée sur le sable en plein soleil, assise dans l´ombre au fond de sa voiture, à demie-nue dans un lit et le corps brûlant, contre un mur sur un parking à l´attendre en silence. Il la sentait en lui, ressentant ses joies et ses rires, ses peurs et ses pleurs. L´homme savait qu´il avait ce sentiment en lui, ce sentiment qui le poussait à désirer cette fille, à penser constamment à elle, à vouloir la regarder, la toucher, la sentir, lui parler, comme un aimant dans son esprit, comme une irrésistible force d´attraction. Et il savait maintenant mettre un nom sur ce sentiment... Bien sûr il se posait des questions, certaines légitimes et d´autres plus étranges, sa façon d´aborder les choses différant quelque peu de celle de la jeune femme, mais il n´en avait cure pour le moment, l´instant présent lui semblait bien plus attrayant et digne d´intérêt que des interrogations dont les réponses viendraient probablement toutes seules. Parvenant à synthétiser pour un temps toutes ses réflexions, il se dit que le temps jouait autant pour lui que contre lui et, tout en la regardant marcher quelques mètres devant lui, il se demanda quelles mystères elle dissimulait encore, autant derrière les courbes de son corps que dans les méandres de son esprit. Rien d´étonnant, finalement, qu´il n´ait pas pu vivre tout cela plus tôt dans sa vie. A bien des égards, cela lui aurait paru trop contraignant et compliqué. Incasable ? Peut-être oui, jusqu´à ce que... Mais cela restait de l´ordre du détail à présent, et y songer dans un tel moment lui sembla tout à coup totalement déplacé. L´essentiel était maintenant sous ses yeux, marchant juste devant lui et, d´une certaine manière, il reconnaissait qu´elle avait perturbée son existence dans un sens favorable, même si cette pensée le faisait davantage sourire qu´autre chose...
Perdu dans ses pensées, l´homme fut surpris de constater qu´il était arrivé au bourg, et que la jeune femme entamait la courte descente vers le parking de l´école primaire. Il la voyait déjà aller s´appuyer contre le petit mur, près de l´entrée, mais avant qu´elle ne le fasse, il bifurqua vers les buissons sur la droite de l´entrée et s´y dissimula tant bien que mal, tâchant néanmoins de garder le contact visuel avec elle. Comme il l´avait imaginé, elle vint s´appuyer contre le mur et attendit. Qu´attendait-elle ? Lui. Maladroitement caché dans la végétation, il répéta plusieurs fois cette question et sa réponse au fond de lui, pour s´en persuader peut-être, pour s´en réjouir sûrement, et sourit. Elle écoutait de la musique, les écouteurs vissés à ses oreilles, et lui écoutait le silence, les yeux rivés sur elle sans même y penser. Qu´allait-il faire ce soir avec elle ? Il y pensa un temps puis chassa cette question de son esprit, peu importait en réalité, être avec elle lui suffirait, comme toujours. Pour un simple regard, quelques mots, pour quelques heures, le choix n´appartiendrait qu´à eux...
Enfin, il se décida à sortir de son buisson et à se révéler aux yeux de la jeune femme. Celle-ci avait gardé les yeux baissés sur son balladeur et ne le vit que lorsqu´il arriva devant elle. Relevant calmement son visage, elle lui sourit tendrement. S´approchant alors d´elle, ses mains appuyées sur le mur de part et d´autre des jambes de la jeune femme, il vint doucement déposer ses lèvres sur les siennes et oublia tout le reste...