Bonjour, je m’appelle Hector Vanmöchtegenamärht. Mais appelez-moi Hector. Aujourd’hui je suis chez un psy, et je lui raconte mon histoire, le psy c’est vous, alors écoutez-moi un peu nom de Dieu.
Bref, une équipe de spécialistes (mais je les soupçonne d’avoir monté un complot transcontinental envers moi-même pour s’emparer de mes géraniums bleus), a diagnostiqué une « paranoïa multiple à causes efficientes sans temporalité subliminale » chez moi. Allez donc savoir ce que c´est, ces psys sont fous de toute manière, il n´y a point plus de tabac sans fumée qu´il n´y ait d´air sans eau, je m´évertue à le leur répéter depuis des lustres (à propos de lustres, j´en ai un qui date de l´Avant-Guerre chez moi entièrement fait en épi de maïs transgéniques, alors si ça intéresse quelqu´un, qu´il me laisse un message sur mon numéro de téléphone, il transmettra). Mais nous nous écartons du sujet principal, imaginez-vous assis dans un grand fauteuil en cuir noir européen, confortablement installé et votre dos très légèrement appuyé contre le dossier. Vous avez dans vos mains un papier et un crayon, et vous vous apprêtez à écrire chacun des mots que je prononcerai qui
vous paraîtront les plus importants. Ecoutez plutôt.
- "Bonjour Mr Vanmöchtegenamärht !
- Bonsoir."
Il partit et je restai. J´avais froid et le ventilateur était en panne. Je scrutais d´un oeil vairon
un paquet de cigarettes rose bonbon importé de Russie orientale sur lequel était inscrit, en gros caractères bleu marines : "Ne commencez jamais". Alors je l´ai fait, je n´ai jamais commencé à arrêter, c´est d´ailleurs de cette manière que l´on décela chez moi, à l´âge de deux ans et demi, une précocité dans le développement bronchitique de mon unique poumon (rose, lui aussi). Je pris une cigarette entre les doigts et l´éteignit. Je me levai ensuite pour me diriger vers les toilettes malpropres de l´immeuble. C´est alors que mon ordinateur se leva, piqua mon paquet de cigarettes et se carapata aussitôt. Bon tant pis, il fait tout le temps ça, il reviendra quand il n´y aura plus rien. J´entrai dans les toilettes, dit bonjour à mon ami le lapin bleu, toujours occupé à lire l´Equipe en râlant sur les médiocres résultats de son équipe favorite de la semaine. Me voilà dans la cabine, alors que je m´apprête à uriner, une paire de ciseaux magiques me coupe une mèche de cheveux avant de partir à tout vient dans la cabine d´à côté, occupée déjà par mon ancienne photo de classe.
Mon psy m´interrompit.
- "Attendez, un ciseau vous a volé votre mèche de cheveux pour l´amener à votre photo de classe ?
- Oui, moi aussi, ça me paraît étrange.
- Ah, vous n´êtes pas si fou que ça.
- Oui parce que d´habitude c´est un stylo bic qui me la vole, pas une paire de ciseaux.
- Euh oui... continuez"
Donc je disais qu´une paire de ciseaux magiques m´avait volé ma mèche de cheveux favorite pour l´amener à ma photo de classe, que je soupçonne être le patron de la pègre locale, mais c´est une autre histoire. En défonçant à grands coups de dents la cabine téléphonique dans laquelle ma photo de classe assouvissait ses besoins naturels, je fus absorbé par une disjonction transtemporelle de l´espace où je vis le ciseau magique courir à l´autre bout du pont de chewing-gum. Alors que je m´empêtrai dans cette matière visqueuse à la fraise, Einstein vint à ma rencontre.
- "Oh le vieux t´aurais pas vu un ciseau magique ?
- Tout est relatif, mon cher, si nous considérons le fait que ce ciseau magique ne soit magique
que parce que dans ton subconscient intérieur tu as décidé qu´il fallait pour le bien-être de chacun que ce ciseau soit magique, n´oublie jamais que les puissances mystérieuses qui régissent l´Univers sont encore nos maîtresses, et bien que la temporalité suprême dans laquelle nous nous enfonçons dans le cadre d´une tri jonction de F vers T, F étant l´espace défini tel que nous le connaissons, et T l´espace tel que nous ne le connaissons pas, conduit à une discontinuité transcendantale du temps, dans laquelle toute la magnificence de la physique moderne ne saurait pas exprimer son art.
- Il est donc parti vers l´est. Merci !"
Luttant de toutes mes forces pour ne pas me faire aspirer par ces chewing-gums mouvants, j´aperçus au loin l´explosion d´une bombe atomique. Ah ! Enfin je suis sorti des marécages, je vois le ciseau un peu plus loin, il me nargue et saute dans ce qui semble être un cortex cérébral. Je cours, marche et après moult frites, je saute moi aussi dans le cortex. "Que comptes-tu faire cette nuit ?"
Ah il est là ! Il a peur de moi maintenant qu´il a vu que je ne lâchais pas prise aussi vite, et
crois-moi mon bonhomme, je ne suis pas prêt de te lâcher, je vais la récupérer cette mèche ! Et rien ne pourra m´arrêter, sauf un bombardement de pommes de terre périmées. Et c´est alors que la chanson du générique de "Candy au pays des saucisses allemandes" retentit si fort qu´on ne l´entendait même plus. Soudain une trompette, une guitare, un saxophone, je m´arrêtai, et le ciseau aussi. Cléopâtre était devant nous et arborait un air très sévère. Elle me regarda gauche dans les yeux et me dit dans un égyptien tout à fait correct :
- "Lèche-moi !
- Lécher ? Aller chez qui ?
- Chez moi ?
- Maintenant ?
- Demain.
- Ok. Je peux y aller ?
- Oui."
Et notre course repartit de plus belle, le ciseau magique franchissant des trous noirs, des cuvettes de WC usagées, des champs de haricots verts, des moissonneuses batteuse, et moi de même. La chose la plus troublante eût été de voir Pierre Curie s´entraîner pour le saut à la perche.