Il descendit lentement au travers des nuages, ses ailes battant faiblement l’air. Ces dernières étaient plutôt symboliques, le pouvoir de voler résidait dans la nature même de leur être. Il s’était plusieurs fois demandé ce qui se passerait s’il les coupait, mais n’avait jamais posé la question, de peur de s’attirer des reproches. Cela n’avait de toutes façons aucune importance.
Il se posa lentement sur le promontoire rocheux, juste au bord du vide, ses pieds nus s’enfonçant à peine dans la neige, permanente à cette altitude.
Il jeta un regard en contrebas, mais il mis quelques instants avant d’apercevoir quoi que ce soit, les larmes brouillant ses yeux, sa tête semblant être embrumée par le chagrin. Un peut plus bas, sur le flanc de la montagne, un berger conduisait son troupeau de moutons vers les pâturages, ses deux chiens courant autour des bêtes en aboyant pour les garder dans la bonne direction. Au pied du mont, un village paisible s’éveillait doucement. Quelques personnes étaient sorties de chez elles, l’ange en reconnut une. Il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’année environ. Il s’appelait Ernest. L’ange eut un faible sourire dépourvu de toute joie à cette pensée. Lui même ne possédait pas de nom, les anges n’en avaient pas. Il aurait pourtant voulu en avoir un lui aussi, mais il savait que jamais les autres ne l’auraient accepté. L’ange se remémora sa rencontre avec l’humain quelques années plus tôt. Sa femme venait de mourir, emportée par une fièvre virulente, plongeant le pauvre homme dans un profond désespoir. L’ange avait alors été envoyé auprès d’Ernest pour l’aider à porter cette mélancolie, bien que l’homme ‘en eut jamais conscience.
Telle était la triste vie des siens, se dit l’ange. Partager le chagrin des autres en restant dans l’ombre, puis repartir sans l’ombre d’une quelconque reconnaissance pour ensuite aider une autre personne. Mais l’ange ne leur en avait jamais voulu pour cela, comment leur reprocher d’ignorer des êtes dont ils ne connaissent même pas l’existence ?
Au fond de lui, l’ange se demanda cette obligation de rester dissimulé était vraiment nécessaire, et s’il n’aurait pas été mieux que ses semblables se mêlent d’avantage aux humains. Il s’était posé cette question de nombreuses fois, même s’il savait pertinemment qu’elle n’aurait jamais dû se présenter à son esprit.
L’ange ferma les yeux et pencha sa tête douloureuse sur le coté, passant la main dans ses cheveux bouclés. Une larme roula sur sa joue et tomba dans le vide. Il la regarda tomber et s’écraser en bas sur la roche dans un léger tintement.
Il se demanda pourquoi il pleurait, car les anges ne pleuraient pas. Il ne savait pas quel mal le frappait, ni pourquoi, mais il ne s’était jamais sentit aussi seul. De plus en plus souvent il s’isolait pour pleurer, se cachant des siens, ayant peur de leur réaction s’ils le voyaient en larme. Lui qui avait toujours partagé le malheur des autres ne pouvait trouver personne pour partager le sien, et cela lui semblait profondément injuste.
A chaque nouvelle personne qu’il aidait son âme s’alourdissait d’avantage, portant chaque fois un poids supplémentaire, le chagrin d’un humain, chagrin dont il ne parvenait plus à se défaire.
L’ange pleurait, tout sentiment de bonheur avait déserté son âme obscurcie. Il en avait assez, assez de porter sur ses épaules la mélancolie des hommes, assez de pleurer à cause d’un chagrin qui n’était pas le sien.
Fermant à nouveau les yeux, l’ange se laissa tomber en avant, les bras écartés, faisant ses adieux au monde.
Un raconte qu’un jour, un berger menant son troupeau vit une silhouette tomber du haut de la montagne. En se dirigeant vers l’endroit où il l’avait vu tomber, il découvrit un cœur au milieu des ronces. On appelle depuis cette montagne le Mont du Désespoir, car on dit que ce cœur porte toute la mélancolie des hommes et qu’il est toujours là haut, le sang coulant sans cesse des blessures infligées par les ronces, chaque goutte de sang ressemblant à une larme de tristesse.
Un cœur d’épines, comme une âme accablée de chagrin.