L´espèce humaine est bonne.
Or la quasi totalité des personnages qui défilent dans ces pages sont moches.
Donc ils sont fictifs.
Prologue
Elle a disparu.
En lettres rouge-sang, la nouvelle vient de s´inscrire sur l´écran des téléscripteurs.Jean-Bertrand P. de L. se gratte le crâne, il ne veut pas y croire.
Cette foutue rumeur...
Machinalement il se caresse la nuque pour s´assurer que la guilotine n´y a pas laissé une trop vilaine cicatrice. Il marine dans un jus saumâtre, l´animateur vedette de l´O.R.T.F., il suinte de sueur, d´angoisse, de désarroi. Il dégouline. Il se liquéfie.
Il jette un oeil autour de lui. Dans un grand bureau climatisé, c´est le bourdonnement fonctionnel habituel. Le téléphone sonne, les télé-imprimeurs enregistrent, les secrétaires papotent et tricotent, le téléphone sonne, sonne encore, la grosse machine ronronne et Jean Bertrand P. de L. s´y sent bien. Autour de lui, l´indifférence règne sans partage.
Mais la rumeur est maligne. De l´autre côté, dérrière la parte capitonnée, il imagine les commentaires, les sourires fielleux et mesquins de ceux que son ascension empêche de dormir et qui guettent sa chute. Les candidats ne manqueront pas aux obsèques. La nouvelle a déjà fait le tour des studios, c´est le secret de polichinelle, il en est sûr.
Elle a disparu.
D´une minute à l´autre, un démenti va tomber, c´est évident. Pince-toi, Jean-bertrand, c´est un mauvais rêve, une plaisanterie idiote. Elle a disparu et Jean-Bertrand P. de L. en perd son assurance bonhomme. Il devient odieux...Oubliées les qualités de coeur que chacun lui prête, même les envieux, sa candeur, son enbonpoint léger, sa gentillesse, son éternel sourire imbécile. Il tourne en rond. Il attaque son cinquième paquet de blondes mentholées, il ventile, il vocifère, il vaticine, il se lamente, il déblatère, il houspille les secrétaires qui n´en peuvent mais.Elle a disparu.
POURquoi est-ce que j´oublie le S de dinosaure ![]()
Le film de ces derniers jours défile devant ses yeux incrédules. Il avait mis le paquet. Tout était prévu, programmé, quasi-emballé. A force de tractations plus ou moins occultes, de brosse à reluire, de dessous de table(aux frais de la maison Goldfish, of course), d´intermédiaires en entremetteurs, il avait fini par arracher son accord. Bien sûr il ne l´avait pas rencontrée, il ne connaissait même pas son visage, mais la promesse était formelle. Dans la bataille, il avait jeté toute son energie, sa haine des assis, des fils à Papa, tous ses complexes, sa rouerie aussi et il allait toucher le gros lot.
Il suffisait d´attendre une petite semaine. Goldfish en personne, Simon Goldfish assurait la production, on n´avait pas lésiné sur les moyens. Grâce à elle, Jean-Bertrand tenait son triomphe. Il n´avait plus qu´à tenir son rôle favori d´intermédiaire modeste, d´organisateur gentil et humble qui tire les ficelles.
Mais à présent le monde est en train de s´effondrer. Cela a commencé comme une farce il y´a une heure, avec une voix anonyme au téléphone. Une rumeur diffuse qui s´amplifie, gonfle, gonfle... Elle s´est enfuie, dissipée, évanouie,volatilisée, perdue dans le triangle des Bermudes et personne ne sait où elle est passée. Elle a disparu.
Mais ce n´était pas un gag. Sur l´écran des téléscripteurs, la confirmation apparait en lettres lumineuses. Jean-Bertrand P. de L. se sent un peu nauséeux.
Le film de ses galères défile devant ses yeux. Dans cette époque où tout est vendu pré-digéré, pré-mâché, où on se laisse envahir par les images le cul dans un fauteuil, il a choisi un créneau difficile. Jean-Bertrand P. de L. vend de la culture, une gageure. Il vend du vent. Au plus profond deson délabrement mental, il arrive encore à émettre quelques pensées incertaines... Le livre est mort, c´est une forme fossile. Les intellectuels ne lisent plus depuis jolie lurette. Il n´y a guère que quelques sportifs branchés, des amateurs de planche à voile ou de jeux électroniques, quelques andouilles agrippées par l´actualité, des forcenés de la mode et du rétro qui prétendent lire. Peu importe, il reste une clientèle, il suffit de la sentir et de la flatter. La culture a un sursis de quelques années, on peut encore mettre du beurre dans les épinards.
Jean-Bertrand P. de L. caresse son gros nez et sourit. Il a réussi, il a senti le vent, il a crée une émission populaire(vraiment populaire, son courrier le prouve), populaire et peu coûteuse, en osant aborder les questions les plus ardues, scientifiques ou littéraires. Quand à ceux qui soulignent que c´est plutôt du para-scientifique, du sous-littéraire, de la merde en quelque sorte, ce sont des aigris et des jaloux. Il sourit en son for intérieur. Je suis un autodidacte. Ma culture, je l´ai gagnée dans la rue. Grâce à moi, la culture n´est plus réservée à quelques privilégiés puants. Je suis un vulgarisateur de génie.
A vrai dire il n´est pas bien sûr de s´être fait une place au soleil, même si l´appui presqu´acquis de la puissante machine Goldfish est un atout énorme. Il a bien remporté quelques succès d´estime, il lui suffit pour s´en persuader de prêter l´oreille aux commérages de coulisses. On le traite de marchand de soupe, d´imbécile-heureux. Selon certains, sa seule qualité serait de savoir glisser le pied dans la porte au moment opportun. Il s´apparenterait ainsi à ces étrons visqueux qui attachent à la porcelaine et que la chasse s´avère impuissante à éliminer. Incapable de produire quoi que ce soit lui-même, il aurait bati sa carrière sur les créations des autres...
J´appartiens à la pire espèce, la tribu des parasites sociaux, des vampires, des charognards banals. Voilà tout ce qu´on colporte sur son compte, il en est sûr. Il lit le mépris ou la haine sur leurs visages. Des envieux, des larves pense-t-il, et il rêve à un grand coup qui lui permettrait une fois pour toutes de clouer le bec à ces cuistres. Il y´a à peine une heure, le rêve prenait forme.
Effectivement, il est dur de paraître crédible après une faute dans le titre du topic.
Enfin tu peux demander au modérateur skysoft d´effacer le sujet pour en recréer un plus tard en allant sur le topic du modéro.
tant pis ce sera le topic avec une faute d´orthographe à son titre, j´assume cette étourderie ![]()
Jean-Bertrand P. de L. arpente à grandes enjambées son grand bureau climatisé. La pièce pue le tabac froid. Il s´immobilise, les yeux rivés sur le téléphone blanc hypersophistiqué, le symbole manifeste de son ascension irrésistible. Un objet magnifique, avec écran de contrôle pour observer à loisir son correspondant. C´est sa bouée, sa roue de secours, sa béquille, son garde-fou. Complaisant, le téléphone sonne pour la vingtième foie de la matinée. Le visage de Jean-Bertrand s´illumine, l´espoir renaît, mais c´est toujours la même ritournelle: elle a disparu.
Alors il fuit. Il s´échappe de son bureau maudit et va prendre l´air dans les grands studios de Radio-France. Là il sent le mépris, la haine sourde, la revanche des cloportes. On veut sa tête. Il joue très gros dans cette affaire, sa crédibilité, sa carrière, son avenir improbable. On prépare sa mise à mort. Vous vendiez de la culture aux temps chaud? Dansez donc, maintenant...
Sa tête explose, le film se brouille. Il se réfugie à nouveau dans son bureau, son havre, auprès de son beau téléphone d´où le miracle doit survenir. Le ministre doit appeler. Le ministre va appeler et ils trouveront une solution. Tout va se dénouer, ils trouvent toujours une solution.
Le film se brouille. Jean-Bertrand P. de L. essaie de mettre un peu d´ordre dans son délabrement mental. Le succès est fragile et il a choisi un créneau difficile. Le taux d´écoute des premières sessions, divine surprise, était prometteur, mais il faut absolument confirmer. Pour asseoir sa position, il aurait pu demander des crédits supplémentaires, se composer un décor d´avant-garde, lumière et sons, paillettes, poudre aux yeux, avec une pléiade de pseudos vedettes pour faire-valoir. Mais justement il n´a pu lancer son émission, "Trajectoires", son enfant, que parce qu´elle ne coûtait presque rien. Goldfish ne voudra plus cracher, c´est l´évidence. Ce n´est plus un homme, Goldfish, c´est un mythe. C´est Howard Hughes. Il dirige une maison d´édition, un empire de presse, il produit pour le cinéma, il fait dans l´import-export, dans l´agro-alimentaire et dans l´électronique. Et ce ne seraient que des broutilles par rapport à d´autres activités infiniment plus importantes et plus secrètes. On en parle sous le manteau mais Jean-Bertrand P. de L. n´en sait pas davantage. Ce n´est plus un homme Goldfish, c´est une institution, un état dans l´état. Il n´acceptera de cracher que s´il est sûr de retomber sur ses pieds. Il n´a pas téléphoné aujourd´hui, c´est un signe. Les rats fuient les navires.
Jean-Bertrand se dit encore qu´il aurait pu travailler l´image extérieure, se fabriquer un look branché. Mais avec sa bouille de tout-le-monde, avec sa calvitie prononcée, son ventre replet et sa couperose naissante, Jean-Bertrand P. de L. peut difficilement passer pour un nouveau romantique, un rocker fou ou un sportif décontracté. A vrai dire il éprouve une satisfaction jubilatoire à l´idée qu´on le reconnaisse dans la rue avec sa tête de Dupont endimanché, qu´on le salue avec respect. Il éprouve une jouissance immense quand on marmonne dans son dos "tiens, c´est lui", quand des vedettes assez nulles l´implorent pour avoir l´honneur, la chance de passer chez lui. je suis un must. Ils quémandent, ils se prosternent, et moi Cesar, j´incline le pouce. Je compose une oeuvre essentielle, je réhabilite Dupont.
Le succès est chose fragile. Il faut frapper un grand coup, dénicher une exclusivité, un scoop géant, exploser. Une heure auparavait, il la tenait. Elle lui pète entre les doigts.
Il l´avait son oeuvre majeure, sa huitième merveille du monde, sa transmutation des métaux, sa multiplication des pains, sa victoire de Samothrace, sa Vénus de Milo, son requiem de Mozart, sa Mona Lisa, son Odyssée, son eldorado, son espéranto, son atlantide, sa tour de Babel, son Zarathoustra, sa poussée d´Archimède, sa théorie de la relativité, sa bataille d´Austerlitz, son premier pas sur la lune, son nombre d´or, sa quadrature du cercle, son Einstein, son Rimbaud, son Van Gogh, son James Dean, son Carl Lewis, sa révolution de 1789, sa révolution d´Octobre, sa révolution culturelle, ses évenements de mai, sa bombe sexuelle, sa bombe H, sa bombe à neutrons, sa bombe à étrons.
Le télphone à nouveau...quelques anges défiles. Au bout du fil, il y´a le ministre. Le ministre parle avec sa belle voix de ministre, et les mots s´enfilent comme des perles. L´anmieteur-vedette est un peu décomposé.
Elle a disparu.
ha aussi je poste aussi mon roman pour être lu et avoir des avis si possible
PS:Ne soyez pas rebutés par la longueur, on m´a déjà dit que c´était très rapide à lire,faîtes moi confiance ![]()
Ben, c´est le début et tu tardes à présenter les enjeux. En gros, Jean-Bertrand a des problèmes. Je sais, c´est simpliste comme critique, tu présentes le personnage et c´est essentiel, mais il faudrait que l´histoire commence bientôt.
Le style... Ben rien ne m´a rebuté, j´aime bien mais je ne sais pas encore si je continuerai la lecture.
c´est déjà ça ![]()
PREMIERE PARTIE
2-
Au bout du fil, La Boule avait sa voix des jours mauvais.
On vous attend...Place Beauveau, d´ici une demie-heure...Non,non,non, ne posez pas de questions...Tout à l´heure,Place Beauveau...Faites vite.
Il a raccroché.
J´étais mal réveillé. Sur le gaz, le lait a débordé.
J´ai pris le temps de finir mon croissant-beurre
3-
Un huissier anonyme déchiffre ma carte. Il ne me regarde pas. Ses yeux chassieux se perdent au-dessus de mon épaule. Il ne regarde rien. C´est un paquet assez informe, flasque, enveloppé dans un costume gris-poussière. Il a un visage jaunâtre, hépatique, suifeux. Il pue la vieille sueur, le renfermé, le beurre rance, la naphtaline, l´oeuf pourri. C´est la vieille odeur de la misère, pire que celle de la mort. Il déchiffre ma carte, et il ne dit pas un mot. On a dû lui couper la langue, dès le berceau pour qu´il ne trahisse pas plus tard le service de ses maîtres...Une carrière toute tracée, assurée par des parents prévoyants. C´est un cerbère zélé, au demeurant. Dehors, devant la belle grille dorée, les flics étaient plutôt de bonne humeur, trop contents de tailler une bavette avec un collège. Nous formons une grande famille...
Lui, il fait dans le genre tâtillon. Il donne dans le silence, la méfiance et l´indifférence crasse. Il vérifie, il contrôle, il bloque, il intercepte. C´est le fonctionnaire modèle. Il protège l´antre, les hauts-fonctionnaires, les grands secrets. On le paye pour être désagréable.
Ministère de l´Interieur,Place Beauveau.
Il fait un froid de canard.L´hiver pourtant n´a guère de prise en ces lieux. Il sont trop protégés, bardés de luxe. C´est la suite ininterrompue des ambassades, des hôtels particuliers, des galeries d´art, des boutiques célèbres. C´est le cachet inimitable du Faubourg Saint Honoré, et l´hiver peut toujours aller se faire voir. C´est là, qu´autrefois un certain comte Beauveau, un nom difficile à porter, avait installé ses pénates, à l´abri de la belle grille dorée. A l´extérieur, tout respire le luxe et le bon goût.
Mais moi, je m´aventure à l´intérieur et c´est un peu différent. Kafka lui-même, au plus profond de son délabrement mental, n´y serait pas trop dépaysé.
Sous les pas de l´huissier qui n´a toujours pas desserré les dents,je m´engage dans une série de couloirs interminables, austères, déserts, tous semblables. J´avoue une certaine admiration pour les fonctionnaires qui travaillent ici et qui retrouvent leur chemin sans problème. Les couloirs sont jalonnées de portes en formica, autrefois blanches, fermées le plus souvent, parfois gardées par un huissier anonyme, jaunâtre et muet. Nous franchissons des portes et des portes, des couloirs sans fenêtres, tous identiques, des paliers, l´huissier marche de plus en plus vite. C´est là, dans ces niches obscures, dans des armoires métalliques ou sur des étagères murales, à l´intérieur de chemises cartonnées que dorment les grands secrets d´Etat, la défense, l´espionnage, les pots de vin, les potins d´alcôve. Ils sont bien protégés.
Il n´y a pas de microfilms,de robots, de fiches informatiques, de messages codés. C´est un mauvais folklore pour mauvais polar. Tout est là, noir sur blanc, couché sur du papier idiot, mais protégé par une énorme croute de poussière, une barrière, une gangue de crasse. Et cette poussière suffirait à décourager l´espion le plus hardi.
A présent les couloirs rétrécissent. L´ombre gagne.La moquette mitée à laissé la place à un carrelage incertain et froid. Surtout la poussière est partout. Elle prend à la gorge. Elle pénètre dans le nez, dans les yeux. Je respire difficilement. L´huissier accélère encore.Je le distingue à peine dans un halo de poussières volantes.Il progresse d´un pas léger, il vole.C´est un vieux cancrelat, un amoureux des bas-fonds. Au loin, une petite lumière clignote. J´étouffe. C´est la tempête de sable, le simoun. Je crache, je suffoque, mon cerveau va exploser. Je m´accroche à la tache lumineuse à l´horizon. L´huissier s´est évanoui -pftt, volatilisé. Face à l´ampoule que j´atteins enfin, il y´a une petite porte entrouverte. Je respire à nouveau. C´était un cauchemar sans doute, ce café que j´avais bu trop rapidement.Dérrière la petite porte, c´est un nid d´amour. Le havre.
Auprès d´une cheminée où une grosse bûche se consume lentement, trois hommes sont installés confortablement.
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Kingrabbit c´est moi pour info ![]()
C´est bizarre, je suis sûr et certain d´avoir déjà lu cette histoire, sur ce forum, et postée avec le même titre ![]()
c´est normal
j´ai demandé à skysoft de l´errazer pour que je le refasse par bouts plus courts.
Ma version précédente était un énorme pavé qui décourageait tout le monde ![]()
4-
Ils sont trois autour d´une table basse. Dans l´âtre, une grosse bûche se consume lentement. Il y´a trois fauteuils de cuir noir, patinés par les années, mais seul le ministre est assis. Il a le port important, les mains nouées sur le ventre et le regard dont on ne peut déterminer s´il est pénétré ou vide. Il se râcle la gorge.
En retrait je reconnais Boulard, La Boule, le flic de choc. Il m´observe sans rien dire. Il attend que ses maîtres prennent la parole.C´est le troisième homme qui s´en charge. C´est un conseiller probablement, une éminence obscure, il ne s´est pas présenté et il ne le fera pas - un sous-ministre,vêtu d´un costume deux-pièces et d´une cravate grise, propre sur lui mais sans ostentation, discret, efficace, un homme de couloirs, de suggestions, d´arrière-cuisine.
-Il s´agit d´une affaire importante
-Très importante, vraiment...
L´écho, genre Dupont et Dupond, vient de Boulard
-Importante, mais...comment dire... délicate. Bon, le problème est simple. une femme a disparu, il faut la retrouver. Nous devons absolument la retrouver, le plus vite possible et le plus discrètement possible.
Il appuie sur les adverbes, quête une approbation du ministre qui émet un vague râle et ferme les yeux, et se tait. Le silence qui suit pèse quelques tonnes.
-Je suppose que vous ne m´avez pas convoqué pour un simple abandon de domicile
-Non, bien sûr...Cette femme, ce n´est pas n´importe qui...Elle vient de loin... Elle a passé le rideau de fer...Son pays d´origine, comment elle a débarqué en France, j´avoue que nous ne savons pas trop...De toute façon, ces détails ne vous concernent pas...Et ils ne vous seraient pas utiles pour votre enquête.
Nous avons appris son arrivée en début de semaine.Elle devait participer à une émission télévisée, une production Goldfish..."Trajectoires", la revue de ce guignol, Jean-Bertrand P., vous connaissez?
Il ne me laisse pas le temps de répondre.
-...Elle s´est volatilisée hier.
-Elle porte un nom?
Il hésite, regarde le ministre qui ne bronche pas et garde les yeux clos. La réponse tarde.
-Evidemment elle porte un nom...Enfin...si on veut...On l´appelle la Structure...
-C´est un nom?...
-Un nom, un pseudo, peu importe...C´est le seul que nous lui connaissions. N´est-ce pas commissaire Boulard?
La Boule opine. Le silence qui suit est interminable. Quelques anges s´attardent.Dans son fauteuil de cuir noir, le ministre s´est assoupi. Il émet un ronflement très discret, bien élevé, comme un moteur de petite cylindrée. La Boule prend le risque de rompre le silence.
-Pour être franc, mon vieux, nous ne l´avons jamais vue. Jamais.Jamais.(la voix, désolée, est tombée sur le dernier "jamais"). On n´a même pas une photo d´elle.Alors on a commencé à établir un portrait-robot, mais pour l´heure il n´est pas utilisable. Les témoignages ne sont pas assez fiables.
-Si je comprend bien, vous me demandez de retrouver une femme sans visage, sans nom, un fantôme quoi...Elle doit sans doute jouer un rôle important, à propos duquel vous ne pouvez rien me dire...
Le sous-ministre m´interrompt
-En quelque sorte.Je vous l´ai dit, c´est une missions assez délicate. Cela dit(il feint un léger agacement), si vous ne nous coupiez pas la parole, vous verriez que vous disposez de quelques informations tangibles. Laissez donc le commissaire Boulard finir son exposé.
-Avant-hier, elle a dîné chez le professeur Barnay...On a été prévenu trop tard. Quand nos gars ont débarqué, elle avait déjà filé...Bref...Un dîner de têtes avec des sommités, des pontes...Barnay, Bronsky, Sol-Sol, rien que des tronches...Vous avez entendu parler bien sûr?
-Pas tellement.(lui non plus j´imagine).
-Peu importe. Elle les a quittés sur le coup de minuit, après on perd sa trace. Elle avait une Morgan. Vous voyez ces petites voitures anglaises, décapotables, roues à rayons, tout ça. Entre parenthèses, en hiver c´est complètement nul, de la frime quoi...Des témoins l´ont vu du côté de Stalingrad. Une voiture comme ça, ça se reconnaît, surtout à la vitesse où elle allait... Elle a pris la route du canal, vers la Vilette. Le quai de l´Oise, vous connaissez cette route? C´est le tombeau des ivrognes, le samedi soir...Une ligne droite de deux bornes, à sens unique, et au bout, un virage à angle droit...On ne peut rien faire mon vieux...On a mis des panneaux, balpeau...Plus ils sont bourrés, plus ils bourrent...Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d´abrutis qu´on a repêchés là-dedans.
Il marque une pause. Le ministre émerge de sa torpeur.
-Il faut absolument la retrouver
Il referme les yeux.Boulard enchaîne.
-ce n´est pas aussi simple...En réalité il y´avait deux voitures...Les mêmes, deux Morgans...C´est bizarre mais c´est comme ça...Les témoignages sont formels.Elles roulaient très-très vite comme si elles faisaient la course.
Dans le fameux virage, la Structure est passée, mais le second conducteur n´a pas eu de chance.Il s´appelait Kord...Un psy, un disciple du professeur Barnay. Il avait bouffé avec eux.On ne sait pas trop ce qu´il cherchait.Ca n´a pas grande importance puisqu´il est complètement mort.
Elle, depuis, personne ne sait où elle est passée.
Boulard reprend son souffle. L´attaché de cabinet prend le relais. Le ministre,dérangé par un rêve idiot produit un son incongru. L´attaché de cabinet m´observe avec attention.
-Vous vouliez des repères stables, en voilà...Des noms célèbres,qui plus est...Vous pouvez prendre contact avec eux, bien sûr, vous n´avez pas le choix...Mais attention, ce sont des savants, pas des des gangsters...Ils ont le bras long, ils n´aiment pas trop être dérangé. Alors doucement, doucement, du tact...Vous marchez sur des oeufs.
Quelque chose m´échappe, c´est évident.
-Je suppose qu´il y´a déjà une enquête en cours...?
-Bien sûr, mais vous savez ce que c´est,...la grosse machine officielle pour une affaire aussi embrouillée...Ca cafouille...On a pensé qu´un homme seul pourrait tirer son épingle du jeu...ON vous demande une enquête parallèle en quelque sorte.
Il hésite et se tourne à nouveau vers Boulard.Je souris à l´intérieur.
C´est bien lui le super-flic, l´homme de tous les coups durs -Boulard dit La Boule. C´est la première fois que je le vois en costume-cravate, avec des lunettes épaisses à monture plastifiée, genre instit. Il n´a pas vraiment la trogne de Joseph Kessel.En temps normal,c´est vrai,il donne plutôt dans le blouson de cuir défraîchi, le cheveux broussailleux et les verres de contact. Pour mettre en valeur son regard bleu-acier, c´est lui qui le dit. Il a travaillé son look,La Boule, et sa voix.Il est passé maître dans les interviews musclées, formules lapidaires, accent rocailleux, froid mais viril. Les missions impossibles, les plans kamikazes, c´est lui.C´est l´homme.
A cette heure, l´image en prend un léger coup. Il essaie de faire des phrases comme ses maîtres, de parler comme dans les livres et il bafouille un peu. A l´étroit dans son complet étriqué, il ressemble plutôt à un employé de bureau, un rond-de-cuir, un virtuose du rapport et du clavier.
Mais c´est bien lui.
C´est une institution, La Boule,un monument,une armée à lui tout seul. C´est le cascadeur, le baroudeur, l´aventurier des temps modernes -le muscle au service de l´Etat.
Mais l´image n´est pas toujours facile à tenir. Il traîne une vieille histoire, une tache, un accroc dans sa carrière mythique. C´était un braquage dans une banque il y´a une paire d´années. Il avait sorti le cinéma habituel -le mégaphone, tous dérrière et lui devant, vous êtes foutus les gars, libérez les otages je prendrai leur place, faites pas les cons, on discutera après...
Mais les petits voyous n´avaient pas envie de discuter.Quand le commando de choc a chargé , comme à Reichshoffen, ils ont dégainé, un feu d´enfer.Boulard,lui, s´est mis à l´abri, à quatre pattes dérrière une voiture, peut-être qu´il chiait dans son froc.Une photo a été prise, par un touriste innocent. C´était un réflexe humain au demeurant. Mais on pardonne peu aux surhommes et les réputations se défont si facilement. Les gens sont méchants...Le négatif s´est revendu très cher, paraît-il.
Et Boulard a quand même assuré l´interview.