Je sais que c´est copié sur le texte d´Xbq mais je n´ai pas pu m´empêcher de le modifier tant je le trouve de qualité
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Behave in banlieue
- Ca fait plaisir de t’revoir Aziz. Chui trop content que tu sois venu.
- Non, se défendit discrètement l’adolescent, d’un accent spécifique des gens de la banlieue. Ton appart est trop cool. C’est moi qui est content d’êt là.
Mohamed considéra son « ami ». A dire vrai, il était presque sûr de le voir pour la première fois. Ses cheveux longs et bruns s’arrêtaient négligemment au niveau de la nuque, et ses traits taillés au couteau auraient marqué sa mémoire. La racaille doutait que l’on puisse naître de sang arabe avec un tel visage, et décida sans concessions qu’il avait affaire à un voyou opportuniste. La façon dont l’importun posa son skate contre la table, sans le moindre égard, le renforça dans sa certitude. Mais ça n’avait pas d’importance. Il se retourna vers la gothique et lui prit une main bardée de chevalières.
- Hé gonzesse, fit-il avec une admiration feinte à la perfection. Ma mère ! J’ai honte à côté en t’voyant attifé comme ça.
Il avait opté pour des habits classiques, mais relax. Le blanc de son pull contrastait légèrement avec le gris son jean, qui deviendrait bientôt trop terne pour être utilisé avec les copains. Dommage, il l’aimait bien.
- Chtremercie, gloussa la gothique ( Richard était certain que l’apprentissage de ce rire, indispensable à toute adolescente qui se voulait au-dessus des maghrébins, se faisait au collège, devant les professeurs.) Tu captes, sans mes piercings, je s’rais archimoche.
-T’inquiét, lui assura l’adolescent.
Sa première parole sincère de la soirée. En effet, la gothique n’aurait jamais l’occasion de sembler repoussante ; avec ses yeux rapprochés, son menton un peu trop proéminent, ses lèvres quelconques et son nez retroussé, il n’y avait pas de raison d’employer un verbe tel que « paraître » pour nuancer ses propos quand on évoquait son apparence.
- Comment tu fais pour êt si sympa ? s’émerveilla-t-elle, les yeux brillants – mais sûrement pas de malice.
« De très longues heures de pratique », pensa-t-il très fort, avant de sourire.
- C’est parsque che’te kiff.
Se détournant, il aborda le prochain invité, en tentant désespérément de se souvenir de son surnom ; le grand malfrat ne conviendrait évidemment pas, bien que la jeunesse de Fatima la Facile ait depuis fort longtemps été remplacée par son maquillage excessif. Petit, arcé, chevrotant le décrivaient mieux que fringant, souriant, ou même honnête. Il était atteint d’un terrible complexe d’infériorité, mais Mohamed ne s’en étonnait pas, considérant à quel point il avait raison de se penser inférieur.
- Yo ptit con, murmura-t-il. Content que t’ai pu vnir.
Le malfrat répondit par un grognement des moins compréhensibles, sans doute un code, sans oser les yeux vers le voyou. Quand celui-ci continua à le scruter, il se mit à rougir et se replia sur lui-même. Puis Mohamed se détourna, le soulageant pour s´intéresser au dernier invité.
Le Gonz Abdoul était un drogué, sans le moindre doute. Le seul des cinq à arriver à la cheville de Mohamed – mais tout de même pas plus haut. Il portait une sorte de casquette Lacoste verte du plus bel effet, et un sourire de circonstances se forma sur ses lèvres exsangues devant l´enthousiasme de son hôte. Il détestait son regard, un regard vitreux, hagard, celui du bourgeois fidèle et incorruptible, mais, presque contradictoirement, intelligent. A chaque fois qu’il le voyait, Mohamed s’étonnait qu’il ne dépose pas une seringue – qu’il aurait emporté juste au cas où – dans sa chambre.
La sœur de Mohamed referma la porte de la salle ; tout le monde avait accepté son invitation.
Chacun prit sa place, derrière une des chaises de jardin en plastique blanc. Se rembrunissant au passage, car l‘ado s’était curé le nez, au lieu de se remonter le paquet comme le dictait l´usage, il n’en laissa rien paraître, et s’assit le premier, donnant le signal aux autres. Tout se fit en silence.
Puis les conversations suivirent leur train. Assis le plus à gauche, Mohamed avait tout loisir d’observer, en face de lui, le fou Gonz Abdoul, qui discutait présentement avec la gothique, à côté de lui. Cet état de fait ne perturbait nullement son frère, en face d’elle, qui lorgnait son assiette vide d’un air morne. Pourtant pas d’une taille remarquable, il masquait presque entièrement le malfrat.
Tandis que son regard s’attardait dans cette direction, il remarqua le skate du voyou. Evidemment, l’objet – qui n’aurait jamais dû dépasser l’entrée – n’allait pas manquer un jour ou l’autre de glisser de sa position précaire. Mais le remettre en position, ou même signaler cet état de fait au vaurien, aurait démontré un intérêt superflu du détail. Et il était important, dans ce genre de situations, de pouvoir alterner entre préparation minutieuse et repas décontracté, sans quoi l’on passait pour indiscret, voire même impoli. D’un petit geste éloquent de la tête, Mohamed héla sa soeur. Celle-ci comprit tout de suite le problème et vint proposer au gredin de le délester de ses attributs inutiles, de crainte qu´ils ne l´encombrent.
Mohamed appréciait la compagnie de ses soeurs. Comme tout le monde, bien sûr, ils le traitaient avec la déférence qu’il méritait, mais eux au moins n’avaient pas la prétention de s’imaginer en mériter une parcelle. Leur humilité renforçait ses convictions, et cela lui faisait un bien fou.
Le repas, exquis, passa lentement, sur fond de conversations exquises. Mohamed adressa des sourires exquis à la gothique à chaque fois qu’elle en requérait, observa des silences exquis à chaque fois que le Gonz Abdoul narrait une de ses overdoses, supporta avec une patience exquise les manières peu inspirées de Mohamed. Pour l’exemple, le fâcheux s’était emparé de son couteau avant que tout le monde soit servi, réalisant sa méprise au dernier moment. Il l’avait alors brandi devant lui dans un geste simulant la menace, comme s’il voulait appuyer son propos ainsi, mais il n’avait pu tromper son voisin par cet artifice. Et le couteau en question gisait maintenant dans l’assiette vide, presque en équilibre sur le bord, lui donnant des envies de meurtre.
Pour la plupart des ados, penser à leurs conséquences suffisait à tempérer de telles intentions. Aux futurs assassins, il manquait le plus souvent l’occasion ou le courage, si ce n’était les deux. Mohamed se trouvait seul avec eux, et personne ne pouvait rivaliser avec lui : en clair, il jouissait de ces deux choses. Ces cons si inférieurs… Planter une arme dans leurs corps ne serait-il pas déjà leur accorder beaucoup plus d’attention qu’ils n’en méritaient ?
Il avait déjà établi un plan : pour commencer, il devait se lever et trancher la gorge du Gonz Abdoul, avant qu’il n’ait une chance de réagir. Cette partie du plan présentait le plus de danger, du fait de la rapidité du drogués et de la nature du couteau qui, bien que très affûté, restait destiné aux aliments plus qu’aux chairs. Il s’arrangerait ensuite pour ne pas jeter un coup d´œil à son œuvre, de peur que la vue peu ragoûtante ne lui fasse manquer de précision pour son prochain acte, à savoir poinçonner le cœur du voyou, dans la continuation de son mouvement. A ce moment, la gothique, horrifiée, s’enfuirait sans doute. Mohamed s’emparerait alors du couteau du vaurien ( voilà qui était beaucoup plus précis que de perdre du temps à se focaliser sur son arme de départ), et, au lieu de miser sur sa chance en lançant le couteau, sauterait à sa suite et la courserait. Au vu de son pantalon et des chaînes qui en pendouillaient, elle n’irait évidemment pas très loin. Quant à Aziz, s’il avait réagi, le rattraper tiendrait plus du jeu d’enfant qu’autre chose. Et Mohamed prendrait beaucoup de plaisir à ne pas le tuer trop vite.
Une arrestation ne l’inquiétait pas. Comment les gendarmes, si inférieur, aurait-il pu l’obliger à se plier à sa loi ? C’était d’un mauvais goût intolérable. Non, son seul ennui, dans toute l’opération, résidait dans la possibilité qu’il soit contraint de violer sa sœur une fois de plus.
Le couteau à la main, Mohamed se leva. Il réajusta un peu son pull, qui descendait le long de son épaule droite, puis tapota le bord de son assiette avec son arme, dans l’espoir d’attirer l’attention de la vermine qu’il avait nourrie grâce au tintement cristallin.
- Tout l’monde a fini, déclama-t-il, d’une voix attristée. J’espère que vous êt content, sur la tête de ma mère.
Chacun lui assura, l’hypocrisie s’écoulant de leurs yeux comme les mots d’un texte fluide, qu’ils n’avaient jamais passé meilleur repas. Puis, l’esclave les raccompagna au dehors.
Une fois seul, Mohamed s’entailla le bout de l’index droit, en triangle, de la pointe déçue de son arme. Pas encore le bon soir.
Mais qui sait ? Peut-être qu’en rentrant, sa mère allait manquer un virage, envoyant ses débiles dans un ravin. Peut-être que, une roue enfoncée dans le flanc, la gothique ne mourrait pas tout de suite. Et avec un peu de chance, ils souffriraient tous – beaucoup plus qu’après tout ce qu’il aurait pu infliger. Quoiqu’on en dise, la Mort restait la plus inventive en termes de manière.
Mohamed suça doucement le bout de son doigt, appréciant le goût du sang. Puis, sans se départir du grand sourire avenant qui lui collait aux lèvres, il gagna son lit.